Ruptures technologique, économique et d’usage : le cas du magnétoscope

Si vous interrogez quelqu’un sur les origines du magnétoscope, vous obtiendrez dans de nombreux cas des réponses tournant autour de JVC, Panasonic et du standard VHS. Une audience plus âgée se souviendra sans doute de Sony et du Betamax. Cette mémoire sélective est tout à fait cohérente avec la théorie de Michael Shrage sur l’innovation : « l’innovation n’est pas ce que font les innovateurs ; c’est ce que les clients adoptent » (notre post du 19 janvier : « Innovation diffusion »). Une variante pourrait être : « Le public ne se souvient pas de l’invention, il se souvient du moment où il l’a adoptée »

Ceux qui se souviennent de JVC et ceux qui se souviennent de Sony comme inventeurs du magnétoscope sont dans l’erreur. L’histoire mérite d’être racontée, parce qu’elle illustre bien les différentes ruptures qui accompagnent une innovation.

En 1951, Charles Ginsburg, un ingénieur et transmetteur de studio d’une radio de San Francisco reçoit un appel d’Alexander Poniatoff, fondateur et président d’Ampex Corporation, basée à Redwood City en Californie. Poniatoff pensait que Ginsburg pouvait l’aider avec un projet important. La mission de Ginsburg  était de développer le premier enregistreur vidéo à bande magnétique, d’une qualité suffisante pour la diffusion d’émission de télévision. C’est ce que fit Ginsburg : le modèle Ampex VRX-1000 (rebaptisé plus tard Mark IV) fut lancé en mars 1956. La machine était vendue $50,000 (à peu près l’équivalent de $424000 d’aujourd’hui…). C’est cette année là que le magnétoscope devint une réalité ; la rupture technologique se produisit il y a plus de cinquante ans.

Le magnétoscope resta un matériel purement professionnel pendant les deux décennies suivantes.

En octobre 1969, Sony lança le « Color Videoplayer », qui peut être considéré comme le prototype du format U-matic , introduit au Japon en septembre 1971. Les deux premiers produits du format U-matic étaient un lecteur de cassette, le VP-1100, qui était vendu 238,000 yen (à peu près l’équivalent de $2900 d’aujourd’hui), et un magnétoscope à cassette (le premier) le VO-1700, vendu à 358,000 yen (à peu près l’équivalent de $4400 d’aujourd’hui). Pas exactement des produits grand public.

Le format Betamax fut annoncé par Sony le 16 avril 1975. Le premier produit Betamax était le SL-7200, un combiné magnétoscope-TV vendu $1295 (à peu près $4200 aujourd’hui). Moins d’une année plus tard, le format VHS (Video Home System) était lancé par JVC. La philosophie de Sony était centrée sur la qualité, alors que JVC visait plus la baisse des prix. La première machine JVC, le HR-3300, était commercialisé pour l’équivalent de $3100 actuels. Je ne développerai pas ici la « guerre des formats » (VHS versus Betamax) parce que beaucoup a déjà été écrit sur le sujet, mais on pourra juste observer que les cassettes Betamax  étaient limitées à une heure contre quatre heures pour le format VHS (aux Etats-Unis, assez pour un match complet de football américain). En octobre 1977, RCA lançait le modèle VHS Selecta Vision aux Etats-Unis, avec un budget publicitaire de $4 million. Dès l’été 1979, les modèles VHS représentaient aux Etats-Unis deux fois plus de ventes que les modèles Betamax.

La rupture économique se produisit au début des années 80. D’un prix moyen aux Etats-Unis de $800 en 1978 ($2100 actuels), le prix des magnétoscopes chuta à $426 en 1987 ($660 actuels) ; le prix actualisé avait chuté de 70% ! On peut remarquer qu’il aura fallu 30 ans pour que le magnétoscope passe de la rupture technologique à la rupture économique.

Sans surprise, la rupture en termes d’usage se produisit parallèlement à la chute des prix : en 1980 moins d’un pourcent des foyers américains possédaient un magnétoscope ; en 1987, ce chiffre avait grimpé à 50%.

Le magnétoscope en tant que produit grand public aura duré environ 25 ans, mais ses jours sont comptés. En novembre 2004, la chaîne de distribution Dixons (l’équivalent anglais de Darty) a annoncé qu’il arrêtait la commercialisation des magnétoscopes à cause du succès des lecteurs/enregistreurs de DVD.

 

Pour un voyage aux origines du magnétoscope, et pour le fun, visitez « Total Rewind », le musée virtuel du magnétoscope : http://www.totalrewind.org.

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2 réponses à “Ruptures technologique, économique et d’usage : le cas du magnétoscope

  1. Très bon article. Bien que l’histoire du magnétoscope soit bien connue, Bernard Buisson remarque à juste raison le temps considérable entre l’acceptation d’une technologie et sa diffusion en masse lorsqu’elle atteint des seuils de prix accessibles au grand public. Les fabricants du DVD enregistrable l’ont compris et ont visé d’entrée des prix compatibles avec les budgets des consommateurs.

  2. bon article . Bien que incomplet .
    La naissance de la video grand public a aussi une
    origine Européenne . Le premier magnetoscope à cassette grand public fut développé et présenté par philips en 1971 sous le nom de VCR (vidéo cassette recorder)modèle
    N1402 précursseur des VCR long play,SVR et V2000 .

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