Le silence des agneaux: L’abandon des commerçants et ses conséquences

Un spectre hante la France; ce spectre, c’est la destruction du commerce suite au confinement. Cette destruction se fait dans une indifférence presque générale. Elle condamne des centaines milliers de nos concitoyens à la ruine au nom d’une politique sanitaire de plus en plus difficile à justifier. Elle risque d’avoir des conséquences catastrophiques qui iront bien au-delà de leur simple sort.

Avec un vaccin en ligne de mire, la fin de la crise de la covid semble en vue. C’est oublier qu’en pratique, il ne pourra y avoir de vaccination massive avant l’été prochain. La crise est donc pour longtemps avec nous et ce d’autant qu’en fermant les commerces, le confinement se transforme en un désastre économique, sanitaire et social.

Un désastre économique

Le confinement est d’abord un désastre économique qui ne fait que commencer et dont on commence seulement à prendre conscience. Les fermetures de commerces mettent en faillite des centaines de milliers de gens qui perdent le travail de toute une vie, et au chômage leurs employés. Comme souvent dans les situations complexes, les solutions d’aujourd’hui sont les problèmes de demain. Les fermeture entraînent des difficultés chez les fournisseurs qui à leur tour vont faire faillite ce qui va entraîner des difficultés dans les banques. En forçant les banques à accorder des prêts à des entreprises qui vont très probablement faire faillite, on crée de futurs problèmes lorsqu’il faudra les recapitaliser en urgence en raison des défauts de paiement qui se multiplieront, pénalisant ainsi la reprise économique post-épidémie. Quand on ferme des rayons entiers de supermarchés, sans aucune justification sanitaire, on condamne non seulement leurs employés au chômage mais aussi les fournisseurs qui sont étranglés. Lorsqu’on interdit les livraisons de repas après 22h, une décision qui n’a aucun intérêt sanitaire, on ne condamne pas seulement les restaurants mais aussi toute la population des livreurs qui basculent dans le trou noir économique et social en raison d’une décision absurde prise par des gens qui, eux, n’en subiront aucune conséquence.

Camille Pissarro – La Foire autour de l’église Saint-Jacques, Dieppe, matin, soleil (Source: Wikipedia)

C’est d’autant plus triste que le confinement semble avoir été la seule option considérée, avec comme modèle mental l’objectif de non saturation des hôpitaux. Or il y a deux façons de gérer un goulet d’étranglement: réduire les flux entrants, ou augmenter la capacité de traitement. Le confinement correspond à la première façon. La seconde, elle, ne semble pas avoir été considérée par nos gouvernants. Tout industriel sait qu’il doit adapter sa capacité de production à la demande de ses clients. Pourquoi l’hôpital ne pourrait-il pas faire de même? On peut comprendre que la capacité hospitalière ait été contrainte en mars, où tout le monde a été pris par surprise, mais moins qu’elle n’ait pas été adaptée en prévision de la seconde vague. Question de coût, dira-t-on? Mais on voit bien que le coût d’une telle adaptation aurait été largement inférieur à celui d’une l’épouvantable récession qui se produit.

La priorité sanitaire aux dépens de l’économie a d’autant moins de sens que les conséquences sanitaires d’une économie en forte récession sont toujours majeures: suicides, dépressions, troubles psychologiques, maladies, etc. En outre, un système de santé moderne coûte extrêmement cher, et ne peut exister sans une économie forte. Avec une économie durablement affaiblie, la France aura forcément un système de santé dégradé. Avec en outre une population malade, le coût de la santé va aller en augmentant, consommant des ressources toujours plus importantes et plombant l’économie en retour. C’est un cercle vicieux. Il n’y a pas de santé sans économie forte, et pas d’économie forte sans un tissu d’entreprises dynamiques grandes et petites. Or c’est ce tissu d’entreprises dynamiques qui est en train de mourir sous nos yeux.

Un désastre social

Mais il n’y a pas non plus de société vivante sans économie forte. En tuant les commerces, le confinement est également un désastre social. Le commerce en effet c’est la vie, même si la vie n’est pas réductible au commerce. N’importe quel maire vous dira que sans commerce il n’y a pas de centre-ville, et que sans centre-ville il n’y a pas de ville. La ville est le centre du pouvoir mais aussi le lieu du marché. Le marché n’est pas juste un lieu de création de richesse, c’est aussi un lieu de sociabilité, comme le fait remarquer cette fiche de lecture du programme d’histoire de classe de 5e. La destruction en cours des commerces, au-delà des drames personnels des commerçants qui perdent tout, est donc aussi une destruction sociale de grande ampleur dont les effets seront considérables. C’est une destruction de la classe moyenne, et si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est qu’une telle destruction se termine toujours mal politiquement.

Une situation qui rappelle le monde féodal

Car au-delà des conséquences économiques, sanitaires et sociales calamiteuses, il y a également une conséquence politique et morale. Car dans cette affaire en effet, les décideurs ne sont pas les payeurs. Ceux qui décident de telles mesures, et ceux qui les soutiennent n’ont pas à subir de conséquence personnelle du confinement: ils peuvent travailler depuis chez eux, et leur salaire et leur retraite ne seront pas affectés. Les cadres supérieurs des grandes organisations sont dans le même cas. En particulier en France, les grandes entreprises du CAC40 sont très liées à l’Etat et savent bien se protéger du marché, par des pratiques oligopolistiques, ou par l’obtention de subventions, commandes d’Etat et autres optimisations fiscales, et leurs employés n’ont guère à craindre les conséquences économiques de la situation actuelle, du moins à court terme.

Émerge ainsi un système dual: d’un côté un groupe largement protégé des conséquences économiques et sociales du confinement, et qui a donc intérêt à pousser la sécurité sanitaire au maximum, pour ainsi se donner bonne conscience d’avoir protégé la vie de « nos anciens », et de l’autre, un groupe qui subit directement ces conséquences et qui est abandonné à lui-même. Le premier défend sa cause 24h/24 sur les plateaux TV, tandis que le second est largement invisible, à part peut-être au travers d’un témoignage enregistré de quelques minutes ça et là, qui tire une larme de crocodile aux experts présents sur le plateau. Dans ce groupe on compte les commerçants et les indépendants, mais aussi tous les employés directement au contact du marché, notamment ceux des petites structures. Le débat public est donc entièrement focalisé sur ce qu’on voit, des malades Covid en souffrance et des services hospitaliers surchargés, dont les représentants ont voix au chapitre, et ignore presque totalement ce qu’on ne voit pas, des milliers de gens qui vont dépérir voire mourir en silence; ce sont les intouchables de la société française, à qui l’on distribuera quelques aumônes, pour se donner bonne conscience, mais qu’on laissera largement à leur sort. Il n’est pas certain qu’ils l’acceptent facilement et le sentiment d’injustice ne peut que renforcer le caractère explosif de la situation dans un pays qui a mis l’égalité sur un piédestal.

Et donc, par un étrange retour de l’histoire, se reconstituent les trois états de l’ancien régime: une classe de fonctionnaires et de cadres du grand secteur privé, qui vit largement protégée du marché grâce à des rentes offertes par les oligopoles garantis par l’Etat, une classe cléricale de journalistes, de médecins et d’intellectuels qui fournit un cadre moral à la classe protégée, et enfin le tiers-état, classe laborieuse faite d’indépendants, de chefs de petites entreprises et d’employés du secteur privé non protégé qui sont directement soumis aux aléas du marché. En temps normal, lorsque le marché fonctionne bien, la classe laborieuse peut accepter son sort, et le système fonctionner. Mais nous ne sommes plus en temps normal, nous sommes en crise, et le propre des crises, c’est de révéler les fragilités d’un système et d’en saper la légitimité. Nous y sommes.

Au bord d’une non-linéarité

Et nous y sommes d’autant plus que toute la gestion de la crise actuelle repose sur un modèle mental, celui du mauvais moment à passer. On va sauver des vies, l’économie va souffrir, mais pour ce qui concerne cette dernière, « c’est rattrapable », comme le disait un médecin avec une arrogance et une suffisance dignes de l’ancien régime. Non, la perte d’un commerce, travail de toute une vie, ce n’est pas rattrapable; ça ne l’est pas pour ceux qui ont tout perdu- revenu, retraite, estime de soi, sens de la vie. Certes, dira-t-on, dommage pour eux, mais c’est rattrapable globalement, car l’économie va repartir et tout sera oublié? Mais rien n’est moins sûr. L’histoire ne progresse pas linéairement. Les dégâts que nous infligeons à la société en ce moment vont détruire des fondations économiques, sociales et politiques de manière durable. Penser que tout va repartir naturellement dès qu’on aura passé le cap du confinement, c’est faire preuve d’un optimisme déraisonnable. Il est donc possible que nous soyons entrés sans le savoir dans une période de changement profondément non linéaire, c’est à dire révolutionnaire. Autrement dit, la crise de la Covid, loin de se terminer, ne fait peut-être que commencer.

Lire mes articles précédents sur ce sujet: Face à l’incertitude et à l’adversité: la leçon de l’amiral Stockdale. Sur les modèles mentaux: Quand la musique se tait: Agir face à une rentrée radicalement incertaine, Les modèles mentaux, outil-clé du stratège face à la crise.

Sur les modèles mentaux, croyances constitutives de notre identité, sur la base desquels nous prenons nos décisions et sur leur rôle dans la transformation du monde, voir mon ouvrage Stratégie Modèle Mental co-écrit avec Béatrice Rousset.

30 réponses à “Le silence des agneaux: L’abandon des commerçants et ses conséquences

  1. « un groupe largement protégé qui a donc intérêt à pousser la sécurité sanitaire au maximum, pour ainsi se donner bonne conscience d’avoir protégé la vie de « nos anciens » ». Merci Phillippe. Il me semble que soit moins par bonne conscience que de se protéger de poursuite judiciaires potentielle de « responsables non coupables ». Il ya aussi une modèle mentale juridique dans cet histoire..

  2. Jean-Paul, CAMINADA

    Magnifique synthèse ! Je diffuse jusqu’à plus soif. Merci pour sa clarté et sa limpidité. J-Paul

  3. jean-claude dussaucy

    Beau constat qui débouche sur le retour de la lutte des classes ?

  4. Tout à fait d’accord avec ce constat!

  5. Profond et triste.
    Symbole de cette « fracture » entre 2 Frances :
    une « résistance locale » relayée par France 3 mais malheureusement sans effet, puisque le préfet fait appliquer la loi jacobine : https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/grand-champ-population-veut-vaincre-pandemie-tuer-petit-commerce-1892418.html
    « Yves Bleunven maire de Grand Champ, déplore un manque de concertation entre l’État et les maires »

  6. Jacynthe Beauregard

    Vous faites preuve de beaucoup de lucidité.
    Dormez-vous la nuit…
    Jacynthe, Montréal

  7. Il y a deux jours, j’expliquais sur mon blog, pourquoi le recours au Conseil de Défense était un bon choix. Pourtant, il reçoit de nombreuses critiques.
    Le point essentiel pour donner aux décisions qui en sortent une plus grande légitimité repose sur sa composition. Elle souffre aujourd’hui, à mon modeste avis, d’un défaut de diversité.
    Je sais que le format optimum du Conseil n’est pas extensible, mais imaginons un instant que les deux présidents des régions et des communes de France y participent …

  8. Tres bel article, notamment la référence subtile a Bastiat, rien ne change au final 😉

  9. Je partage le constat et les conséquences mais je n’arrive qd mm pas à concevoir comment une société fondée sur le progrès aurait pu avoir un exécutif qui assume un recul de l’espérance de vie des plus âgés. 70 ans sans guerre et avec une prospérité inégalée c’est un sacré acquis ; et le courage que devrait avoir un tel fossoyeur n’est pas vraiment présent dans le paysage actuel.
    Je reste persuadé que cette capacité d’arbitrage en période de crise n’est pas acquise mais se prépare (chez les militaires ou chez les suédois).
    Avec un président opportuniste ça semble compliqué…

  10. Merci pour cette synthèse éclairée et éclairante. Et maintenant, on fait quoi ?

  11. Merci pour cette synthèse éclairante de notre situation.
    Je m’étonne qu’aucun politique ne défende un point de vue similaire et offre une parole de bon sens pour contrer ce régime de plus en plus autocratique. Il y aurait à tout le moins une opportunité à saisir.
    Si on veut changer et aller dans votre (bon) sens, on vote pour qui en 2022 ?

    • Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une question de régime et je n’estime pas que celui-ci soit autocratique. C’est de nous, citoyens, qu’il s’agit, pas de savoir pour qui voter en 2020. Le mépris des commerçants ne date pas de 2017, c’est une vieille caractéristique française qui nous coûte très cher. C’est donc par cette croyance qu’il faut commencer.

  12. Conan le Barbare

    Pour l’augmentation des capacités hospitalière la problématique est très simple… Il n’y a pas assez de personnel qualifié ! On ne forme pas des spécialistes en réanimation ou en virologie en deux semaines ! Il n’y a pas le personnel c’est aussi simple que ça ! Vous voudriez, vous, être soigné par une infirmière formée vite fait faute de mieux ?
    Tout a été calculé au plus juste pendant des années et quand le « signe noir » arrive nos gouvernants, comme à leur habitude, semblent découvrir que leurs choix ont des conséquences parfois terribles…

  13. Vous proposez l’augmentation de capacité comme alternative pour gérer le goulot dans les hopitaux.
    Si je me souviens du dernier discours du président, il avait bien évoqué cette option en disant qu’elle est écartée car il faut plusieurs années pour former le personnel soignant et que cette option n’est pas réaliste.
    Le goulot n’est pas l’acquisition de nouveau respirateurs ou la construction de nouvelles chambres.
    Comment intégrez-vous cet éléments dans votre analyse ?

  14. Pingback: Fragile liberté - BLOmiG

  15. J’ai lu par ailleurs un terme plus exact : il ne s’agit pas d’un abandon.
    Il ne s’agit même pas d’un sacrifice, notion qui pourrait faire penser qu’on a été contraint de faire la part du feu.

    Non, c’est à l’é-li-mi-na-tion des indépendants que l’on assiste. Un pouvoir devenu totalitaire procède à la dékoulakisation de ceux qui auraient ne serait-ce qu’une vague possibilité de ne pas se soumettre.

    Ce dont on peut discuter, c’est de savoir si cette élimination est consciente et délibérée ou si elle est le fruit d’une intoxication idéologique. En revanche le résultat concret est indéniable.

  16. Il y a juste un petit point qui pour moi fait basculer tout ce bel article. C’est la « deuxième option » pour les hôpitaux. Éventuellement, cela doit être possible de construire des préfabriqués pour eux et même fournir du matériel. Mais comment allez vous former du personnel sachant qu’il faut des années d’études avant d’être fonctionnel? Imaginez, être pris en main par des personnes non compétente? Je pense que là est tout le hic… A moins que vous ne trouviez une solution à ce pb?

  17. Philippe, une réponse aux 2 commentaires ci dessus (le manque de personnel me semble également une explication plausible dans le choix) ?

  18. « Il y a deux façons de gérer un goulet d’étranglement: réduire les flux entrants, ou augmenter la capacité de traitement. » … C’est beau la théorie. Que croyez-vous que le gouvernement a fait ???

  19. Manque de personnel ou difficulté à recruter? Pour information lire cet article de Février 2019 sur les problèmes de recrutement d’infirmièr(e)s :http://www.syndicat-infirmier.com/Infirmiers-30-des-nouveaux-diplomes-abandonnent-dans-les-5-ans.html . D’autres liens sur le manque de motivation pour rejoindre le corps des aides-soignants sont disponibles sur le web. Mais du personnel il y en a, qui fait autre chose! Tout comme ces médecins qui préfèrent la politique ou les plateaux TV à l’exercice de leur profession…

  20. Une commission parlementaire pourra-t-elle se constituer pour analyser ces décisions criminelles et destructrices ? et proposer des solutions de gouvernance et de gestion du fonctionnement de notre état plus respectueuses des citoyens, de TOUS les citoyens ?

  21. Pingback: Bye bye Amazon? Réponse à Pascal Demurger sur le sens et la raison d’être des organisations | Philippe Silberzahn

  22. Excellente analyse qui rappelle que malheureusement la politique de lutte contre le covid 19 a et aura des effets collatéraux importants et peut-être/certainement graves. Merci !

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