Le care c’est l’opium du peuple

Difficile d’échapper au « care« , dont Martine Aubry a fait le centre de sa nouvelle philosophie politique, et encore plus difficile de ne pas y réagir. L’idée du care, pour ceux qui auraient passé les dernières semaines sur Mars, est de promouvoir une société dans laquelle chacun porte attention aux souffrances de l’autre. A l’origine concept anglo saxon, le care est parvenu en France, et au parti socialiste, notamment via les travaux de Fabienne Brugère, une universitaire française.

Premier principe du care, l’individu est un être de souffrance. Souffrance engendrée par la société industrielle, et surtout par la crise actuelle. Être de souffrance, l’individu a donc besoin d’aide, d’attention, c’est le deuxième principe du care. Cette aide, il doit la recevoir de son entourage qui doit faire preuve d’attention à son égard, et bien sûr de l’État, dont cela devient la première responsabilité. On se souvient de la campagne des socialistes aux européennes, « Une Europe qui protège ».

On peut être d’accord avec Martine Aubry lorsqu’elle indique que « Le vivre ensemble, la relation aux autres, dans sa ville, son quartier, dans l’entreprise, avec les étrangers, les jeunes, comptent aussi beaucoup dans une vie réussie. » Mais il s’agit là d’un point de vue éthique et tout le monde n’est pas forcé de le partager. Bien au contraire. Les critères qui définissent une vie réussie ont fait l’objet de réflexions philosophiques depuis des millénaires, et les dimensions en jeu sont beaucoup plus complexes que le simple fait de vivre ensemble. Certains définiront la réussite par l’accumulation de l’argent, d’autres par l’approfondissement du savoir ou de la foi,  d’autres encore par un équilibre entre plusieurs dimensions. Il est dommage de baser une nouvelle philosophie politique sur une pensée sentimentale qui fait une croix sur deux-mille ans de philosophie.

« Les services publics doivent éduquer, accompagner, émanciper chacun, et le porter au plus haut de lui-même, » ajoute Martine Aubry. Voici donc le paradoxe suprême. De même que Louis XVIII avait octroyé la constitution au peuple français, l’État octroie aux citoyens leur émancipation. Derrière ce discours sur l’émancipation se cache en fait une attaque vicieuse contre l’individualisme. D’ailleurs, Martine Aubry ne s’en cache pas lorsqu’elle ajoute: « plutôt qu’une société individualiste, qui met tout le monde en concurrence, en rivalité, et cela partout, dans l’entreprise, les quartiers, je défends une société du vivre ensemble. » Cet anti-individualisme continue une longue tradition partagée par la gauche marxiste et post-marxiste et par le catholicisme traditionnel, c’est à dire par ceux à qui le progrès matériel, et la formidable libération de l’individu qu’il a permis, posent problème. Là comme avant, l’individualisme est opposé au lien social. Cette opposition n’est pas anodine, car elle marque une position éthique forte: au fond, dans cette pensée, l’individu doit se définir par rapport au groupe. Ce n’est que dans ma contribution au groupe que je peux exister, me réaliser de manière légitime. Ce n’est qu’en relation à celui-ci que je dois prendre mes décisions. La source de la légitimité éthique est donc sociale, elle n’est plus individuelle. C’est l’intérêt du groupe qui prime le mien. Nous voici revenus au totalitarisme, à la négation de deux siècles de lumières. Montaigne enterré une deuxième fois (voir à ce sujet mon billet sur Ayn Rand).

L’anti-individualisme se combine bien sûr toujours avec une hostilité à l’enrichissement et au matérialisme, et Martine Aubry n’échappe pas à la règle: « plutôt qu’une société du tout avoir, matérialiste, bâtissons ‘une économie du bien-être' ». Car naturellement, le matérialisme est incompatible avec le bien-être. Demandez ce qu’ils en pensent aux millions de chinois tirés de la pauvreté ces dernières années par la formidable croissance économique de leur pays si le matérialisme s’oppose au bien-être. Cette opposition entre progrès matériel et progrès social n’existe que dans l’esprit du riche occidental, et il fait marrer mes amis chinois. Dans la même logique, mon professeur d’histoire de 5e nous expliquait, sans rire, qu’au moyen âge, les gens étaient certes pauvres, mais la société était plus conviviale. Pensez-donc, une fois par an, ils cuisaient le pain ensemble! Héritier d’une nostalgie agraire, Ivan Illich, en son temps, avait lui aussi rêvé d’une société conviviale en dénonçant « la servitude que la société industrielle inflige à l’Homme ». Martine Aubry a-t-elle trop lu Illich?

Cette théorie est problématique, également, sur le plan pratique pour ce qui concerne le rôle de l’État. Celui-ci est en crise. Dans chacun des domaines qu’il s’est attribués. En clair, pour mettre en œuvre une philosophie inepte, Martine Aubry veut s’appuyer sur un outil qui a failli dans son principe et dans son organisation. Si l’État n’arrive même plus à remplir correctement les missions qu’il s’est attribuée, est-il raisonnable d’en rajouter? Ainsi son exemple dans l’éducation nationale, où elle estime qu’il faudrait à chaque enfant d’avoir un psychologue, un orthophoniste, etc. Beau programme, un psy pour chaque enfant! Blague à part, l’absence d’orthophoniste est-elle vraiment le problème central de l’éducation nationale? Est-ce là que s’arrête sa réflexion?

Le plus grave sans doute est que le diagnostic de Martine Aubry est probablement faux, sur deux points essentiels. D’une part, les individus ne sont-ils que souffrance? Ont-ils autant besoin de protection? N’ont-ils besoin que de cela? Il semble bien que la grille de lecture socialiste de la société, autrefois politique et économique, soit désormais psychanalytique, et le fait que cette grille soit tirée des travaux d’une universitaire dont l’ouvrage s’intitule « Le Sexe de la sollicitude » – ouvrage dans lequel l’auteur nous explique, sans rire, que seules les femmes prennent soin des autres- ne devrait pas manquer d’inquiéter. Est-ce tout ce que le PS a trouvé comme expert pour penser le monde? Heureusement que, même au PS, cette philosophie ne fait pas l’unanimité. Ainsi, Manuel Valls écrivait dans Le Monde du 14 mai, « Cette intention, si noble soit-elle, est une erreur profonde et constitue même un recul pour la gauche et pour le pays. Car l’individu n’est ni malade ni en demande de soins ».

D’autre part, notre époque est-elle plus dure que les précédentes? Rien ne le démontre. Que Martine Aubry nous indique où et quand elle aurait préféré vivre plutôt qu’en France, et aujourd’hui. Malgré la crise qui frappe durement nombre de nos concitoyens, tout montre que notre époque est plus conviviale que les précédentes. Bien sûr, et au grand dam des défenseurs d’une société tribale que Martine Aubry rejoint sans doute bien involontairement, le village traditionnel a éclaté et les gens s’en sont allés, mais l’activité sociale est vive y compris au sein des villes, et on peut même penser qu’elle se développe. S’il en était besoin, l’immense succès de Facebook démontre l’actualité du lien social. Et que l’on ne dise pas que c’est virtuel: Facebook n’est pas plus virtuel que ne l’était l’échange épistolaire, et de nombreux liens sociaux physiques sont représentés, facilités et enrichis grâce à ce service. Bien loin de Martine Aubry et de ses fantasmes étatiques, une révolution est en cours dans les rapports sociaux, et l’État n’y est pour rien. La vérité, n’en déplaise à Martine Aubry, est que la société n’a pas besoin de l’État pour être plus attentive.

Après avoir renoncé à s’intéresser à la création de richesse, les socialistes renoncent maintenant à développer une théorie sur la redistribution de celle-ci. Incapable de penser un changement ou à tout le moins une réforme du système, ils se résignent à n’en gérer que les conséquences pour que nos concitoyens, vus comme des malades, puissent s’accommoder au mieux des souffrances qu’ils endurent. 150 ans après Marx, le care, c’est le nouvel opium du peuple, et l’État son dealer attitré.

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3 réponses à “Le care c’est l’opium du peuple

  1. A la base de ses réflexions, Martine Aubry commet l’erreur tragique de vouloir créer une société future en servant du cadre de référence d’aujourd’hui, voire d’hier. Qui dit qu’une société idéale est une société de protection absolue ? De plus, fermer les yeux sur ce qu’on ne comprend pas, comme p.ex. les nouveaux réseaux comme facebook, voire l’interpréter sur base des normes du passé, ne mène a rien d’autre qu’à l’arrêt du progrès sociétal. Selon Einstein, « un problème créé ne peut être résolu de la même manière qu’il a été créé ». Le « care » se sert de recettes et de logiques anciennes pour mettre en place une société « nouvelle » qui, de plus, réduit l’Homme à un être déresponsabilisé, car par définition faible et en besoin d’assistance.
    Tout au long de sa vie, l’être humain court le risque de commettre des erreurs qui peuvent avoir des conséquences dramatiques pour lui-même ou pour autrui. Mais si l’erreur est mise au même niveau que la faiblesse, et qu’il faut donc, dans son propre intérêt, empêcher l’homme d’en commettre en l’entourant d’une épaisse ouate protectrice, l’homme perd contact avec la réalité et est privé de la source de toute innovation, de tout progrès : celle d’apprendre de ses erreurs. Ce n’est qu’à travers ce perpétuel apprentissage individuel et collectif, et l’innovation constante des solutions qui en résulte que la société peut devenir meilleure.
    Concernant le terme de richesse, il est facile pour nous de l’associer à des termes théorético-philosophiques, puisque nous sommes déjà matériellement riches. Ce week-end, le journal belge « De Tijd » a publié une interview croisée de Roland Duchâtelet, patron de Melexis, et d’un ancien chômeur de longue durée. Duchâtelet a défini la richesse en utilisant des termes comme épanouissement, liberté etc, tandis que pour l’ex-chômeur, « être riche, c’est d’avoir beaucoup d’argent ». L’argent ou le bien-être matériel ne sont certes pas les seuls sources et critères du bien-être. Mais, comme disait Frank Zappa, « communism did not work because people like to own stuff. » Le “care” n’en est pas loin.

  2. Pingback: Atlas shrugged (La grève), de Ayn Rand: éthique de l’intérêt personnel contre tyrannie du bien commun, un roman d’une actualité brûlante « Le blog de Philippe Silberzahn

  3. j’ai bcp vous lire , il y’ a un très bon livre sorti aux Etats- unis de joan tronto  »un monde vulnérable et la philosophie du  »care » en 1993 ,mais aussi de carolle giligan mais hélas traduit tardivement en France. Ce livre décrit la philosophie du care ou politique du care et distingue plusieurs marqueurs du  »care, tronto definit le care comme l’attention ou le fait de porter attention.
    selon tronto y’ a le  »care domestique  » c’est dire toutes les femmes( les donneurs de care) qui portent leur attention (mais qui ne reçoivent pas l’attention, on pourrait dire tous ces hommes et femmes qui travaillent dans les services de nettoyages dans les bureaux) ou qui travaillent les maisons de retraite (les receveurs de care);
    -le care public ou le  »care non-marchand  » ici c’est toutes les politiques de santé et d’assistance publiques on peut dire la politique de la tarification et sa marchandisation de l’accès à l’hôpital public et ;
    le care privé ou le care marchand on pourrait dire les politiques de mise en place d’un service privé (clinique,) en parallèle du service public; l’exemple de l’Angleterre.

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