Le bouleversement de l’entrepreneuriat culturel – A propos du forum European Lab

Vous ne connaissez probablement pas le festival des Nuits Sonores – Pour ma part, il y a un mois encore non seulement je ne le connaissais pas, mais même maintenant, je ne connais quasiment aucun des artistes qui s’y produisent. Nous avons souvent pour mauvaise habitude de tout ignorer d’univers qui nous sont pourtant très proches (environ deux kilomètres pour ce qui me concerne). Enfin bref, avec mes mots à moi, disons que NS2013 (comme disent les initiés) est un festival nocturne (vous vous en seriez doutés) de musique techno. Lancé il y a dix ans, ça marche du tonnerre. Mais ce n’est pas de ce festival en lui-même que je voulais parler, et il vaut mieux, mais de ce qui en a germé il y a trois ans – le forum European Lab de l’innovation culturelle.

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Makers – La révolution de l’impression 3D et la seconde mort de Descartes

L’impression 3D et la révolution qu’elle représente n’en finissent pas de susciter des réflexions – Même Le Monde en parle, c’est dire. Mais si on a tendance en général à se focaliser sur « la fabrication à la portée de tous » – qui a indéniablement une portée révolutionnaire, il y a un aspect également très important qui a trait au travail et à sa place dans la société. La révolution de l’impression 3D est la seconde mort de Descartes, voici pourquoi.

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Le grand méchant MOOC ou la rupture en marche dans l’éducation supérieure

J’ai eu l’occasion d’exprimer dans deux articles précédents pourquoi je pensais que les grandes écoles de commerce étaient en train de subir une rupture profonde de leur environnement. La raison est que leur modèle économique est à bout de souffle et qu’elles se font attaquer de toutes parts, et en particulier par le développement de solutions lignes dites « MOOC » ce qui signifie massive online open courses. En fait il serait plus exact que les MOOC n’attaquent pas directement les grandes écoles, du moins pas encore, et c’est là tout la difficulté. Pour comprendre pourquoi, un petit détour historique s’impose…

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Effectuation, improvisation et bricolage: point communs, différences

L’Effectuation est souvent associée, voire confondue avec deux notions qui lui sont proches, le bricolage et l’improvisation. Essayons de clarifier ces notions et d’illustrer les différences.

Bricolage

Le bricolage consiste à se débrouiller avec ce qu’on a sous la main. La notion de bricolage a été mise en avant par Claude Lévi-Strauss dans son livre « la pensée sauvage », et reprise dans le contexte entrepreneurial par Baker et Nelson dans leur fameux article de 2005. En fait le bricolage entrepreneurial comprend deux phases. la première phase est celle de l’accumulation de ressources sans objectif. On récupère des choses sans savoir à quoi ni quand elles pourront servir: peut-être à rien, peut-être jamais. Le but n’est pas totalement absent: on pense qu’elles ont une valeur en tant que ressources, mais on ne sait pas laquelle, ce n’est pas un geste d’accumulation gratuit comme pourrait l’être celui d’une personne victime de trouble obsessionnels compulsifs. La deuxième phase est celle de l’utilisation de ressources précédemment accumulées pour résoudre un problème inattendu. C’est là que son utilisation confère une valeur à la ressource, valeur qui en outre est propre au bricoleur. La valeur est donc ici à la fois contextuelle et subjective.

On voit ici le lien avec l’Effectuation: l’Effectuation théorise également le processus entrepreneurial comme une accumulation de ressources. L’entrepreneur démarre avec ses ressources et détermine ce qu’il peut en faire (les buts émergent des ressources disponibles). Mais il y a deux différences importantes. La première est que l’accumulation de ressources en Effectuation n’est pas préalable à leur utilisation; il n’y a pas de déconnexion entre accumulation et utilisation future. Dans le bricolage en effet, la ressource n’est considérée que lorsqu’un problème doit être résolu; l’inversion entre acquisition de ressource et détermination du but est temporelle, pas logique: on acquiert la ressource avant que son utilisation devienne nécessaire pour atteindre un certain but, on reste dans une logique causale dans laquelle les ressources sont choisies pour atteindre des buts. Avec l’Effectuation, la ressource est recherchée parce que l’entrepreneur cherche à faire quelque chose; l’inversion est substantielle (ou logique): c’est la ressource qui permet de définir le but.

La deuxième différence est que le processus effectual est intrinsèquement social: si le bricolage est essentiellement solitaire, c’est vers quelqu’un d’autre que se tourne l’entrepreneur effectual pour acquérir une ressource nécessaire et, surtout, définir un but. Une partie prenante s’engage dans le projet et, ce faisant, apporte des ressources. Ces ressources sont donc le produit de l’engagement de la partie prenante, et elles déterminent de nouvelles possibilités, permettent de nouveaux buts. C’est en ce sens que le buts émergent de l’engagement de nouvelles parties prenantes.

Improvisation

Le second concept que l’on associe souvent à l’Effectuation est celui de l’improvisation, une notion étudiée par les chercheurs Miner, Bassof, et Moorman. L’improvisation existe quand il se produit une convergence  substantielle (et pas seulement temporelle) entre la conception (planification) et la mise en oeuvre (ou action) en réponse à des événements imprévus. Il y a certes une part d’improvisation dans l’Effectuation car elle ne planifie pas ou peu. Le 4e principe de l’Effectuation s’intitule bien « Tirer parti des surprises »

Cependant l’improvisation n’est pas systématique et l’Effectuation est bien plus que cela: elle introduit une dimension sociale essentielle et surtout elle induit un processus itératif où l’entrepreneur progresse en amenant de nouvelles parties prenantes à s’engager dans son projet. On est parfois très loin de l’improvisation: L’enterpreneur peut par exemple mûrir un plan sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pour convaincre telle ou telle partie prenante de rejoindre le projet. Il ne sera certes pas capable de prévoir exactement ce que pourra lui apporter celle-ci, il n’y a donc pas de planification au niveau du projet lui-même, mais il peut y en avoir pour certaines actions.

L’improvisation est donc un concept important mais elle diffère de l’Effectuation: tandis que l’improvisation s’intéresse à la façon dont l’action a été déclenchée, l’Effectuation étudie la substance de l’action entreprise par les entrepreneurs.

On notera également que le bricolage et l’improvisation ont en commun de résoudre des problèmes avec les ressources disponibles – pour des raisons de contrainte de ressources dans le cas du bricolage, et pour des raisons de contraintes de temps dans le cas de l’improvisation. Assez logiquement, le besoin d’improvisation augmente les chances que le bricolage soit mis en oeuvre parce que face à un problème donné, la pression du temps ne permet pas d’obtenir les ressources idéales: on doit faire avec ce que l’on a sous la main.

Improvisation et bricolage éclairent certains aspects d’une démarche émergente comme l’Effectuation mais celle-ci correspond à une vision plus globale du processus entrepreneurial.

Pour en savoir plus sur l’Effectuation, voir mon article introductif ici. L’article de Baker et Nelson est accessible ici, et celui de Miner, Bassoff, et Moorman ici.

Effectuation et franchissement du gouffre: liens théorique et implications pratiques dans la phase précoce d’un nouveau marché

Quel lien existe-t-il entre l’Effectuation et la théorie de Geoffrey Moore sur le marketing des technologies de rupture? J’ai présenté, dans un billet précédent, la théorie de Geoffrey Moore sur la difficulté que rencontrent les entrepreneurs lorsqu’ils lancent une nouvelle technologie radicale. En substance, Moore explique la chose suivante: une technologie de rupture trouve très souvent un public initial, fait d’adoptants précoces et de fans de technologie, mais se heurte au segment le plus important, les conservateurs, car ceux-ci n’achètent qu’au leader. Or par définition, une technologie de rupture ne démarre jamais d’une position de leadership. N’étant pas leader, la startup ne peut convaincre le segment des conservateurs, et n’arrivant pas à le convaincre, elle ne peut devenir leader. Après un premier démarrage au cours duquel elle a réussi à convaincre les adoptants précoces, la startup cale et disparaît.

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