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Comment l’automatisation crée des emplois en en supprimant: Exemples du textile et de la banque

J’ai montré dans un article précédent pourquoi la robotisation, loin de supprimer des emplois, était au contraire un facteur de création d’emplois. Je continue dans la même veine avec deux exemples, tirés des travaux du chercheur américain James Bessen.

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Innovations dans l’industrie textile: petit tour en Alsace

L’industrie textile en Europe conserve une image d’industrie en déclin, résultat des douloureuses restructurations des années 70 et 80, et de la concurrence implacable des pays à faible coût de main d’œuvre qui semblent avoir établi une domination sans partage du secteur, en particulier depuis la suppression des quotas en 2005, qui a été le déclencheur de l’invasion de produits chinois. L’industrie semble dominée par la concurrence par les prix, dans laquelle les européens n’ont aucune chance. Or cette image est très trompeuse. Comme dans tout secteur, la lutte contre la banalisation des produits et la variable prix comme seule dimension concurrentielle passe par la différentiation, et donc l’innovation. Et dans ce secteur, les sociétés françaises ne s’en sortent pas si mal que ça, comme me l’a montré un séminaire de formation sur l’innovation que j’animais récemment à l’attention de chefs d’entreprise du secteur, à l’invitation de l’ISTA, institut supérieur textile d’Alsace.

Beaucoup d’entre ces sociétés sont des rescapées, reflétant en cela l’histoire tumultueuse récente de l’industrie: filiales abandonnées reprises par un cadre, sociétés en dépôt de bilan relancées par un entrepreneur, avec à chaque fois son lot de licenciements et de repositionnements. Mais ces époques difficiles sont maintenant derrière elles, et l’on a désormais affaire à des entreprises assainies qui repartent de l’avant avec des équipes de direction rajeunies et actives face à leur environnement.

Un bon exemple est celui de Alsatextiles, spécialisée dans l’impression numérique sur textile. Banal, direz-vous? Certainement pas. Une heure passé dans ses locaux pour une visite guidée par Gianni Pavan, son dirigeant, vous plonge au coeur de l’innovation. Dans le passé, l’impression sur textile nécessitait de graver des cylindres, un par couleur. Naturellement, on était très vite limité par le nombre de couleurs, et la gravure introduisait un coût fixe très important qui imposait de très grandes séries pour être rentable. Autant dire que le segment a été rapidement capté par les pays émergents, décimant les acteurs français. Alsatextiles a très tôt misé sur deux facteurs pour se repositionner dans le secteur. Le premier est l’impression numérique, et le second est la maîtrise des tissus. Deux compétences qui combinées lui ont permis de redéfinir un avantage concurrentiel. Le pari de l’impression numérique s’est fait dans un contexte de scepticisme des autres acteurs du secteur, notamment parce qu’initialement, l’impression numérique ne permettait pas d’obtenir une qualité égale à la gravure. Un grand classique de l’innovation. Ce qu’elle permettait en revanche, c’était de jouer sur une gamme de couleurs infinie, et de produire beaucoup rapidement les commandes. C’est donc sur ces deux facteurs qu’Alsatextile a joué initialement. Puis, la technologie ayant évolué, l’impression numérique a fini par rattraper la gravure en qualité. Mais il était trop tard pour les autres acteurs de basculer, la courbe d’apprentissage étant alors trop importante pour eux désormais. Aujourd’hui, Alsatextiles est spécialisée dans le très petite série de haut de gamme, en offrant une très grande réactivité. Elle travaille par exemple pour un designer qui lui commande de nouvelles nappes tous les quinze jours pour ses magasins du monde entier, et pour un musée qui peut ainsi offrir une gamme de foulards en évolution constante. Vous voulez des rideaux avec vos photos de vacances? Alsatextiles sait faire. Dès que la série devient plus importante, et les délais moins cruciaux, les chinois ou les pakistanais repointent le bout de leur nez. Alsatextiles explore donc tous les domaines où son avantage concurrentiel est valorisé: petite série, réactivité, haute qualité d’impression et très grand nombre de couleurs, ainsi que des dessins ou photos que l’on ne pourrait pas imprimer en utilisant l’impression traditionnelle. La société développe en permanence son expertise dans les tissus et sa technologie en matière d’impression: adaptation des imprimantes, maîtrise logicielle, etc.

On pourrait mentionner d’autres entreprises alsaciennes tout aussi dynamiques, présentes sur des produits parfois inattendus: ficelles alimentaires (un billet à lui seul serait nécessaire pour décrire ce qu’on peut faire dans le domaine), chemises anti-transpiration, tapis d’entraînement pour machines outils, tissage de fibre de verre, sellerie automobile, etc.

L’ISTA reflète bien le dynamisme du secteur: ses 40 diplômés par an n’ont aucun mal à trouver un emploi et rejoignent les entreprises les plus dynamiques du secteur. Peut-être faudrait-il bousculer un peu la culture alsacienne, qui insiste sur le savoir-faire et répugne au faire savoir, pour mieux communiquer sur ce dynamisme. Une meilleur image de celui-ci inciterait les banques, qui vont chercher des pépites fort loin alors qu’elles les ont à leur pied, à s’y intéresser et à apporter les financements dont ont besoin ces entreprises désormais en croissance. Plus généralement, on peut se demander si l’effort d’innovation français, tout entier focalisé sur l’excellence technologique et la création de startups, ne devrait pas être réorienté avec profit vers des entreprises peut être moins glamour a priori, mais beaucoup plus créatrices de richesse et d’emplois, et agissant dans des secteurs dans lesquelles notre pays peut exercer un vrai leadership.

Merci à Frédéric Mougin, directeur de l’ISTA, pour ses précisions techniques dans l’écriture de ce billet. Pour aller plus loin sur la question, voir mon billet « Il n’y a pas de marché mature ». Voir également mon billet sur Zara.

Note de mise à jour: Alsatextiles a été mise en liquidation judiciaire en 2015. Je ne connais pas le dossier, mais cela montre qu’être innovant ne suffit pas à garantir une pérennité sur le long terme. L’innovation peut procurer un avantage initial dont l’entreprise, pour diverses raisons, ne réussit pas à tirer parti.