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Pourquoi la France est incapable de créer un Microsoft

Signalé par Alexis Kartmann, voici un article très intéressant de Ariane Kahn paru dans le Monde qui se demande pourquoi notre pays est incapable de générer de nouvelles entreprises, qui sont les seules vraies sources de croissance. Plusieurs facteurs sont identifiés: détournement des mesures en place, insuffisances du système financier, attitude des grands groupes, faible représentation des PME aux niveaux institutionnels, et enfin éducation favorisant le conformisme. Bien vu.

Ce type d’article est utile, mais à mon sens ne doit pas donner l’impression d’une fatalité. La France n’est pas "incapable" de créer un Microsoft. Elle ne l’a pas fait, mais elle a des réussites à son actif. Les choses bougent beaucoup dans le domaine entrepreneurial en France, et il faudra un certain temps avant que ça ait un impact "macro". Ca ne veut pas dire qu’il faille voir la vie en rose, mais de là à la voir en noir… Souhaitons que l’énergie déployée actuellement sur le thème "ça va mal" se déploie désormais sur "que pouvons-nous faire pour que ça aille mieux".
L’article est disponible intégralement ici: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3234,36-648882,0.html

Revue de livre: « Clockspeed » – vitesse d’horloge, modularisation et intégration, par Charles H. Fine

On a eu la bonne idée de me conseiller la lecture d’un livre qui semble être passé relativement inaperçu lors de sa sortie, ce qui est fort dommage. Ce livre s’intitule « Clockspeed » (vitesse d’horloge) et il a été écrit… en 1998 par Charles Fine, à l’époque chercheur au MIT. Selon Fine, différentes industries évoluent à des rythmes différents, et ce décalage entraîne une série de conséquences intéressantes. Les chercheurs en génétique travaillent sur les mouches, car celles-ci produisent une génération en quinze jours; cette évolution accélérée (vingt générations en un an) permet de comprendre l’évolution d’espèces plus lentes comme les humains. Fine applique la même approche en étudiant les industries à haute vitesse d’horloge (Internet, électronique, informatique) pour comprendre les autres industries.

Sur la base de cette observation, Fine estime que la compétence essentielle de l’entreprise est la conception de sa chaîne de production (Supply chain), qu’il définit  comme le choix des compétences dans lesquelles investir le long de la  chaîne de valeur en les internalisant, et celles qu’il faut sous-traiter. Dans une industrie à haute vitesse d’horloge, cela nécessite d’ajuster en permanence cette chaîne de compétences, en fonction de l’évolution de l’environnement: une compétence pourra être cruciales à un moment donné, et accessoire à un autre moment.

Fine réfléchit également à la grande question de la modularisation. Selon lui, lorsqu’une nouvelle technologie émerge, la performance est le facteur le plus important. Seule l’intégration permet de maximiser la performance et donc les premiers fabricants ont tendance à tout faire eux-mêmes. Lorsque la technologie atteint un certain niveau de maturité, la performance devient moins importante, et le prix prend plus d’importance. Dès lors s’engage un processus de modularisation, seul à même de simplifier l’architecture et de s’appuyer sur un réseau de partenaires pour à la fois abaisser les coûts et accélérer le développement. La modularisation s’appuie sur l’idée que l’information nécessaire à la réalisation des modules et à leur assemblage se trouve, non pas chez le fabricant, mais en quelque sorte publiquement insérée dans l’architecture elle-même. C’est ainsi qu’un fabricant de carte video pour PC n’a pas besoin  de travailler chez Dell pour que sa carte fonctionne: les specs sont publiques et il peut fabriquer son module.
Fine fait ensuite remarquer que le mouvement démodularisation est généralement suivi d’un mouvement inverse de réintégration:  la modularisation a tendance en effet à conduire à une concurrence par les coûts (banalisation des offres) qui entraîne une consolidation du secteur permettant cette réintégration. Par exemple, Microsoft a commencé à intégrer verticalement dans les années 80 en passant du système d’exploitation aux applications bureautiques. La lutte de l’entreprise autour de son navigateur était aussi la lutte entre une vision modulaire (le navigateur est une application comme une autre) et intégrée (il est partie intégrante du système d’exploitation).
Résultat, l’industrie se développe par une série d’aller-retours, une sorte de double hélice en 8 horizontal. Au cours de cette évolution, les compétences-clés requises changent radicalement, et la force de l’entreprise est de savoir s’adapter à ce changement.
Selon Fine, l’accélération de la vitesse d’horloge d’une industrie entraîne trois conséquences:

  1. Un accroissement de la fréquence de lancement de nouveaux produits, entraînant une importance croissante de l’approche « projet », y compris aux plus hauts niveaux du management;
  2. Une compression du temps de développement, et donc une pression pour développer des « semi-produits » plus génériques, et donc plus facilement déclinables;
  3. Une implication plus forte du top management dans la conception « dynamique » de la chaîne de production (au sens large) comprise comme l’ensemble des processus de conception, fabrication, livraison, c’est à dire la définition des compétences-clés.

Le livre contient également pleins d’éléments sur la politique de sous-traitance – comment choisir les compétences clés – gardées en interne – de celles que l’on peut sous-traiter; intéressant pour ceux qui veulent éviter le syndrôme IBM en 1981, sous-traitant à Microsoft et Intel les deux fonctions les plus stratégiques du PC. En bref, un livre indispensable pour étudier de manière structurée les industries en évolution rapide.

Le lien Amazon ici.

Symbian, Microsoft et le marché des téléphones mobiles

Petite nouvelle intéressante: Symbian et Microsoft viennent de signer un accord permettant à Symbian de licencier le système de synchronisation ActiveSync de Microsoft. Pour ceux qui ne le sauraient pas, les deux entreprises produisent toutes les deux un système d’exploitation pour téléphone mobiles; elles sont donc concurrentes. En outre, concurrence Microsoft sur son coeur de métier, ça peut être risqué. néanmoins, l’accord est une réalité.

Cela suggère plusieurs choses je crois: d’abord, une certaine reconnaissance par Microsoft de l’existence, et du relatif succès, de Symbian, qui équipe un nombre croissant de téléphones hauts de gamme. Ensuite, une reconnaissance par Symbian de son échec à produire un outil de synchronisation qui fonctionne correctement. J’ai récemment acheté un Nokia 6670, dans l’espoir d’avoir une continuation de mon PC avec emails, contacts et agenda, et force est de constater que Symbian est très en retard sur la question: l’outil de synchronisation fourni reste primitif (quand il ne plante pas Outlook en effaçant ou dupliquant des paquets de noms). Enfin, cet accord souligne également la force de Microsoft dans le domaine mobile. Ses tentatives ont jusque-là été plutôt des échecs: il y a peu de téléphones Microsoft sur le marché, et son système d’exploitation ne suscite guère l’enthousiasme. Néanmoins, sa position dominante avec Outlook et son grand-frère Exchange, lui offrent un moyen de choix pour s’imposer dans le domaine professionnel: la synchronisation est en effet l’une des questions essentielles à résoudre dans ce marché. Il semble que seul Microsoft réussisse à fournir un outil qui fonctionne, et s’en serve comme cheval de Troie pour se réinviter dans le débat… Il se pourrait bien que Symbian regrette un jour d’avoir négligé cette question.

Internet Explorer: le dilemme de Microsoft face à Firefox

Dans un billet précédent, j’expliquais pourquoi je pense que Firefox n’a pas grand chance de réussir face à Internet Explorer. Je ne m’attarde pas sur les réactions hystériques de quelques intégristes qui par leur excès et leurs insultes déshonorent la cause qu’ils défendent. Malgré eux, et heureusement, un débat de fond passionnant a pu être engagé, mais la question reste entièrement posée. Pour résumer, mon raisonnement est que Firefox, malgré ses qualités, n’apporte par d’énormes avantages par rapport à Explorer. Il suffira donc à Microsoft, qui s’était clairement endormi sur ses lauriers, de se remettre au travail pour produire une version améliorée du produit pour que l’avantage de Firefox soit annulé. Hormis la démarche militante forcément limitée, que restera-t-il comme avantage à Firefox? Je concluais donc que, à mon grand regret, Firefox n’a guère de chance de réussir face à Explorer, sauf dans quelques niches.
Toutefois, Microsoft se trouve avec Explorer face à un dilemme intéressant, et l’avenir de Firefox pourrait bien dépendre de la façon dont la firme de Redmond le résoudra.

L’avenir d’Explorer peut en effet être vu de deux façons:

  • Ou bien Microsoft le considère comme un produit à part entière, auquel cas elle devrait décliner des versions d’Explorer pour les principales plates formes (Windows, Mac et Linux);
  • Ou bien Microsoft considère Explorer comme un produit au service de la plate forme Windows, auquel cas seule une version pour cette plate forme sera disponible.

On comprend dès lors le dilemme: dans le premier cas, Microsoft, sur la base prévisible d’une remise à niveau technique et ergonomique, reprend l’avantage sur Firefox et bénéficie de son approche multi-plate forme pour espérer (re)devenir l’outil universel. Si sur Linux, on peut douter de son succès, il n’en va pas de même sur Mac, bien qu’Apple ait développé son propre navigateur. Mais dans cette approche, Microsoft accepte de mettre Windows au second plan de sa stratégie, pour adopter une stratégie Internet Explorer propre, ce que l’entreprise s’est toujours refusée à faire.
Dans le second cas, Microsoft s’arc-boutte sur Windows au dépend d’Explorer. C’est d’ailleurs la position qu’a toujours défendue Microsoft, présentant Explorer comme une partie intégrale et indissociable de Windows, notamment lors du procès anti-trust. Dans ce cas, Microsoft laisse le champ libre aux concurrents sur les autres plates formes.
Ce débat n’est pas nouveau, il a même agité Microsoft durement entre 1997 et 2000, comme le raconte David Bank dans « Breaking Windows », voyant s’opposer les « durs » (défenseurs de Windows) et les « modérés », partisans d’une ouverture multi-plateforme conforme à l’esprit Internet. Finalement, ce sont les durs qui ont gagné, et les modérés se sont dispersés.
Toutefois, le débat reprend son intérêt avec l’offensive Firefox, et le choix stratégique se repose à Microsoft avec acuité. Lutter contre Firefox sur Windows ne sera pas très difficile, les utilisateurs de cette plate forme n’auront pas de difficulté à rester ou revenir sur Explorer dès lors qu’une version moderne aura été mise à disposition. La question est donc de savoir si Microsoft souhaite porter le combat sur les autres plates formes, où la situation est nettement moins favorable. J’ai tendance à pencher pour la première approche, la défense de Windows, car c’est ce que Microsoft a historiquement toujours fait, en qu’en plus j’imagine mal une version Linux d’Explorer. En seraient-ils capables? Il est intéressant de noter que la même question – le même dilemme – se pose pour la suite Office.
Un élément vient toutefois nuancer l’importance de ce choix : si, en 1997, le navigateur était vu comme un élément stratégique d’une plate forme, notamment suite à l’ambition de Netscape de remplacer l’interface graphique de l’ordinateur par celle du navigateur, il n’en est plus de même aujourd’hui. Le navigateur est redevenu une simple application – importante certes, mais une application quand même – et l’interface au niveau du système d’exploitation reste d’actualité. Est-ce donc si grave si l’on consulte le Web depuis Explorer ou depuis Firefox? Probablement pas, y compris du point de vue de Microsoft. Dès lors que son « coeur stratégique » (Windows) n’est plus menacé par le navigateur, celui-ci perd son importance. L’enjeu n’est donc plus ce qu’il a pu être il y a dix ans. C’est en ce sens aussi que l’espoir mis dans Firefox de faire vaciller Microsoft est peut-être illusoire. La bataille est épique, passionnante, et populaire, mais l’enjeu est faible.

L’échec annoncé de Firefox, ou ce salaud de Michel

Un post de Franck Lefèvre, ami et associé dans Digital Airways:

« Ne dis pas çà, Michel, t’es un salaud… »

Début mai 1981. Le second tour des élections présidentielles est imminent et le suspens croît de jour en jour. Ce soir là, Michel se trouve entouré de quelques amis, très majoritairement conservateurs. Le sujet politique arrive inéluctablement, et chacun y va alors de son pronostic. Mais bien entendu, tous pronostiquent la même chose, à savoir la victoire de VGE, telle une superstitieuse incantation: n’invoquons pas le nom du Malin.

Mais il se trouve que le pronostic de Michel n’est pas le même que celui de ses amis. Oh, il est bien entendu lui aussi conservateur, mais peut-être plus mollement que ses amis. Peut être plus lucidement. Et il profite d’une pause du brouhaha pour rendre public son analyse:

« …et bien moi, il me semble vraiment que cette fois Miterrand va y arriver… »

Silence dans l’assemblée; quelques instants, puis:

 » – euh non Michel ! Ne dis pas çà ! T’es un salaud! »

Cette anecdote date de bientôt 25 ans et nous nous accordons tous pour dire que non seulement l’histoire a donné raison à Michel, mais que l’issue du duel était évidente à ce moment. Toute observation objective devait mener à cette conclusion.
Mais au delà, cette « parabole psychologique » illustre bien la démarche du partisan qui sacrifie à sa foi l’essentiel de sa lucidité: évoquer l’hypothèse redoutée est en soi tabou.

Quel supporter ose envisager la défaite en entrant dans les gradins ?

Dans ces domaines où le résultat est binaire (le match est soit gagné, soit perdu), cette position est certainement en elle même génératrice du plaisir pour le supporter. Croire en la victoire avant le match procure plus de plaisir que la défaite ne procurera éventuellement de déplaisir après, la dévotion à l’hypothèse est donc rentable.

Mais face à de la prospective industrielle, c’est à dire à des processus dont l’issue ne sera pas peinte en noir et blanc, une telle attitude est-elle encore raisonnable ? Qui peut-elle encore servir ? N’est-elle pas même nuisible pour l’équipe ? La pertinence de l’anticipation permet d’infléchir précocement les décisions; attendre l’échec (ou même la victoire…) pour agir, c’est se priver du coup d’avance que nous offre un adversaire « dogmatique ».

L’innovation nous met régulièrement face à des risques de ruptures. Une nouvelle technologie, ou bien même parfois une nouvelle idée, fait régulièrement vaciller les certitudes. Il est nécessaire de pouvoir reconsidérer une position rapidement , accepter de regarder ses convictions comme des inepties. Voici bien, me semble-t-il, une qualité
essentielle d’un gestionnaire de l’innovation.

Et pourtant…

Le peer-to-peer torpille le mariage de l’industrie et du Droit sur la propriété intellectuelle ? … et nous entendons encore des voix clamer qu’un nouvel enfant (« le téléchargement légal ») va raccommoder le couple, ou bien que les poursuites judiciaires vont arrêter un raz-de-marée.

Un analyste estime qu’un navigateur Web open-source à la mode n’a pas, en 2005, l’intérêt stratégique qu’un produit similaire aurait eu 10 plus tôt et on le web-lynche comme une sorcière à la solde des géants du logiciel commercial. Un technicien met en cause l’intérêt pratique de Linux pour une secrétaire ?  On le met sur la même charrette, en route vers le même bûcher. Un biologiste explique l’importance de la connaissance du patrimoine génétique pour expliquer les comportements, on qualifie aussitôt sa démarche d’eugéniste.

En ces temps d’anniversaires historiques, je me garderai de toute métaphore dans le domaine…

Si on en juge à la rareté de la démarche, dissocier ses analyses de ses  convictions doit vraiment être un exercice difficile; se souvenir de Michel peut peut-être nous y aider…