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Stratégie océan bleu: les limites théoriques et pratiques d’un concept pourtant séduisant

J’ai déjà eu l’occasion de discuter des limites théoriques de l’approche préconisée par « Stratégie Océan Bleu » de W. Kim et R. Mauborgne. On le sait, celle-ci invite les entreprises à délaisser les « océans rouges » de la concurrence directe sur les marchés existants pour créer de nouveaux marchés, « océans bleus » sans concurrence.

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Pourquoi Firefox avait, quand même, une chance

J’ai commis il y a six ans une erreur de débutant: je me suis risqué à une prédication sur la base d’une théorie (voir billet ici). La prédiction était que le navigateur Firefox n’avait aucune chance face à Internet Explorer. La raison était que Firefox était une innovation incrémentale qui ne remettait pas fondamentalement en question les fondements de la domination d’Internet Explorer. Il ne fallait pas être grand clerc pour faire cette observation, mais il fallait être singulièrement inconscient pour en tirer la conclusion logique et surtout l’exprimer publiquement.

La réaction n’a pas manqué: le billet a été très lu, et les insultes se sont mises à pleuvoir de la part de quelques ayatollah du logiciel libre qui m’ont accusé d’être, je cite sans rire, un « terroriste » à la solde de Microsoft. A ce jour, je ne retire pas un mot ni une seule ligne de ce que j’avais écrit à l’époque, d’autant moins que j’utilisais déjà Firefox par militantisme (il fallait de la persévérance au début) avant de basculer récemment sur Chrome qui est plus performant. Depuis ma prédiction, Firefox a survécu et atteint une part de marché confortable, sans pour autant dominer le marché (environ 30% avec des disparités régionales).

Je considère que l’argument que je donnais à l’époque reste entièrement valable. On pourra remarquer d’ailleurs que le fait qu’il ait fallu six ans à Firefox pour arriver à seulement 30% de part de marché témoigne que les difficultés de l’entreprise n’étaient pas imaginaires. Deux choses ont changé la donne, et c’est le propre de toute théorie de s’enrichir sur la base des exceptions qu’elle ne savent pas, ou insuffisamment expliquer. La première, c’est la volonté combinée de plusieurs acteurs de lancer un navigateur concurrent, Apple et Google notamment. L’introduction d’un navigateur Apple Safari sur la plate forme Mac éjecte ipso facto Explorer de cette plate forme. Quant à Google, la domination de cet acteur sur le Web favorise évidemment la diffusion de son produit Chrome, qui est en outre de très bonne facture technique. Cette volonté s’ajoute à la facilité avec laquelle chacun peut changer de navigateur – en gros cela prend une dizaine de minutes, tous les signets sont récupérés, et hop!

Le second facteur qui a changé la donne, et qui était encore moins prévisible, est la passivité stupéfiante de Microsoft dans le domaine. Il existe peu d’exemples d’entreprises restant sans réaction lorsqu’elles sont attaquées sur un terrain qu’elles jugent essentiel à leur capacité concurrentielle. Quand on connaît l’agressivité avec laquelle Microsoft a lutté contre Netscape pour l’évincer du marché, l’absence de réaction de Microsoft face à Firefox ne s’explique pas. Internet Explorer est resté plusieurs années sans une mise à jour majeure, et les deux dernières ont été médiocres. J’avais dans un autre billet expliqué certaines des difficultés auxquelles Microsoft était confronté dans sa stratégie (billet ici). Ou bien l’analyse de Microsoft avait changé – les navigateurs ne seraient pas si importants que cela après tout, et on peut laisser le champ libre à Firefox – ou bien l’entreprise a rencontré un problème technique ou organisationnel lui empêchant de garder la main. La première hypothèse ne tient pas un instant. Seule reste donc la seconde et dans ce cas on est bien dans le cas d’une défaillance organisationnelle. Celle-ci traduit, peut-être, la rigidité croissante d’une entreprise devenue trop grande, trop lourde, trop bureaucratique et qui poursuit trop de lièvres à la fois. De même qu’un ancien de MySpace reconnaissait récemment que la raison pour laquelle FaceBook avait gagné, c’est que MySpace « avait tout foiré », on peut avancer que Firefox avait quand même une chance parce que Microsoft a tout foiré. Comme quoi, il faut toujours tenter sa chance dans le domaine de l’innovation.

Pourquoi Nokia a perdu

Je ne devrais jamais faire de prédictions, c’est un jeu dangereux auquel quelqu’un de raisonnable ne se livre jamais. Ou alors, il ne faudrait le faire qu’en se couvrant au maximum pour que quelque soit le résultat, on puisse prétendre l’avoir annoncé. Mais bon, je me lance quand même: il y a de bonne raisons de penser que Nokia a perdu la partie. Je ne suis bien sûr pas le seul à penser que Nokia a des difficultés et de nombreux analystes se font l’écho des difficultés rencontrées par Nokia. Sa bureaucratie est ainsi légendaire. Même les chiffres, qui ont souvent beaucoup de retard avant de refléter un problème intrinsèque, commencent à être inquiétant pour Nokia. Baisse de marge, perte de part de marché, absence quasi totale du marché des smartphones.

Deux phénomènes se sont combinés pour mettre Nokia en grand danger. Le premier est l’introduction de l’iPhone d’Apple en juin 2007. Apple a réinventé la téléphonie mobile et redéfini les règles du jeu. D’un coup, les autres téléphones sont devenus ringards. Nokia a mis trois ans pour sortir un concurrent de l’iPhone, mais son produit reste très inférieur, notamment sur le plan logiciel. Le second phénomène est l’introduction par Google de sa plate forme logicielle mobile Android. Comme je l’ai indiqué à l’époque dans un entretien, Android devient progressivement le MS-DOS de la téléphonie mobile. La plupart des fabricants l’ont désormais adopté, d’autant qu’il est techniquement moderne, élégant et gratuit. Seuls restent Apple et RIM, en bonne santé, et Symbian de Nokia, en déclin. Android menace Nokia car il permet à des fabricants plus petits de disposer d’une plate forme logicielle moderne et donc d’introduire des téléphones proches de l’iPhone sans pour autant disposer de gros moyens. Alors que Nokia a longtemps été l’un des seuls fabricants à disposer d’une plate forme logicielle suffisamment complète pour proposer des smartphones, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Non seulement cela, mais sa plate forme (Symbian) est obsolète.

Nokia a en effet longtemps tout misé sur son système d’exploitation Symbian, lointain descendant de Psion, un pionnier en matière d’ordinateur de poche dans les années 90. D’abord en tentant d’en faire un standard en faisant participer d’autres fabricants à son lancement, puis en le mettant en open source, mais sans succès: les fabricants ont quitté le navire les uns après les autres. Cela tient au fait que Nokia, de toute façon, tirait toutes les ficelles, mais également au fait que les faiblesses intrinsèques de Symbian – lourdeur, complexité, vétusté, interface utilisateur ringarde – sont apparues de plus en plus insurmontables. Le rachat en fanfare de la plate forme Qtopia en 2008, censé remédier à certaines de ces faiblesses, est resté sans effet tant cette dernière, au fond, souffrait des mêmes maux, en étant, comble d’ironie, particulièrement mal adaptée aux plates formes mobiles. A une erreur stratégique s’ajoutait donc une mauvaise appréciation technique, et aucun des problèmes de Nokia n’était réglé.

Sans doute conscient de la nature de son problème, Nokia a débarqué son dirigeant en septembre dernier et l’a remplacé par Stephen Elop, un ancien de Microsoft, non finlandais qui plus est. Les observateurs ont noté qu’enfin, avec un dirigeant ayant une culture du logiciel à sa tête, Nokia était dans la bonne direction. Malheureusement ce n’est pas aussi simple. D’une part parce que Microsoft n’a jamais réussi dans la téléphonie mobile – et de tout façon bizarrement le nouveau dirigeant n’a aucune expérience de l’industrie mobile, ce n’était donc pas forcément là qu’il fallait aller pêcher. D’autre part parce qu’une telle stratégie a également été tentée par un fabricant en difficulté, Motorola, sans grande réussite. Confronté à de graves difficultés, Motorola avait en effet nommé Ed Zander, un ancien de Sun Microsystems, à sa tête en 2003. Motorola espérait que son expertise du logiciel ferait son effet, mais après un début prometteur grâce au lancement du fameux RAZR, l’expérience fit long feu et Zander fut débarqué en 2007. Sans doute parce que le RAZR était une innovation un peu involontaire (voir ma note sur le sujet) A cette date, Motorola avait quasiment disparu du marché.

L’exemple de Motorola est  intéressant à un autre titre. En effet, la firme américain s’est décidée il y a deux ans admettre son échec dans le domaine du logiciel et à abandonner toutes ses plates formes, propres et tierces, pour se concentrer sur Android. Il s’agit là d’une décision courageuse, d’un pari audacieux, mais qui s’explique sans doute par le fait que Motorola était en phase terminale d’un long déclin commencé environ dix ans plus tôt. C’était quitte ou double. Depuis, l’entreprise a remonté la pente et introduit des modèles qui ont reçu les acclamations des spécialistes. De là à parler de renaissance, il y a sans doute un pas tant les parts de marché abandonnés seront difficiles à reconquérir, mais au moins Motorola est redevenu un acteur.

Le parallèle avec Nokia est saisissant. Comme Motorola en 2003, Nokia est en perte de vitesse mais les chiffres commencent seulement à le montrer. Comme Motorola, le déclin provient d’une incapacité à gérer une rupture profonde de son environnement. Pour Motorola, c’était le passage de la téléphonie mobile de l’analogique au numérique. Pour Nokia, c’est le passage du téléphone comme bijou électronique au téléphone comme objet nomade ultra-portable. Et comme Motorola, Nokia a du mal à gérer la transition culturelle d’une firme électronique à une firme logicielle, malgré toutes les déclarations affirmant le contraire. Tout le monde n’est pas d’accord sur le fait que Nokia devrait basculer sur le système Android. En effet, certains estiment que si tout le monde utilise Android, il ne sera plus possible de se différencier. L’argument est intéressant, mais on peut y répondre qu’il vaut mieux avoir des difficultés à se différencier dans un segment qu’en être exclu tout à fait. Or aujourd’hui on voit mal comment Nokia pourrait revenir dans le segment des smartphones tant Symbian est obsolète. En outre, et contrairement à d’autres fabricants, Nokia dispose d’un vrai savoir faire dans l’électronique et le design. Munie d’une plate forme logicielle moderne, l’entreprise finlandaise reviendrait rapidement dans la course.

Bien sûr, Nokia ne disparaîtra pas immédiatement. L’entreprise vend encore des millions de téléphones et reste très dynamique dans le bas et milieu de gamme. L’un de ses téléphones, simple et rustique, est surnommé l’AK47 (Kalachnikov) de la téléphonie mobile. Comme le disait Céline: « La plupart des hommes meurent au dernier moment. D’autre commencent et s’y prennent vingt ans d’avance et parfois d’avantage. Ce sont les malheureux de la terre. » Dans un billet précédent sur le déclin organisationnel, j’avais montré qu’entre la cause du déclin, et le déclenchement des signes de celui-ci, il peut parfois s’écouler de longues années pendant lesquelles l’entreprise semble au sommet de sa forme. C’est généralement la période durant laquelle le PDG fait la couverture des magazines, écrit ses mémoires et intervient à Davos.

Une telle perspective est fort triste, car la disparition de Nokia bouclera le cycle de la téléphonie mobile européenne après les disparitions de Philips, Sagem, Siemens et Alcatel.  Bien sûr, rien n’est jamais perdu. En 1996, Apple était également au bout du rouleau, incapable même de se vendre au plus offrant avant de connaître la renaissance que l’on sait; mais pour l’instant, pour ce qui concerne Nokia, on ne distingue guère de signe d’espoir à l’horizon.

Note de mise à jour: Nokia a finalement réagi en misant son avenir sur la plate forme Windows Phone, de Microsoft. Un pari risqué, mais au moins Nokia a réagi. Voir mon article ici.

Patriotisme économique et marine à voile, l’absurde affaire ‘Ingenico’

Ainsi donc la trêve des confiseurs a été perturbée par l’affaire Ingenico, entreprise française spécialisée dans les terminaux de paiement électronique, et on n’a pas pu manger notre dinde tranquillement, car la France n’a échappé au pire que grâce à la vigilance du gouvernement. Le pire, c’est l’acquisition par les méchants américains d’un des fleurons de la technologie française. Selon Eric Besson, qui après avoir protégé  la France des étrangers la protège désormais semble-t-il des entreprises étrangères, « l’Etat considère que c’est une entreprise essentielle pour la filière électronique française. » Le-dit Etat a donc bloqué l’acquisition.

Cette affaire est absurde, pour plusieurs raisons. Premièrement parce que Ingenico n’est probablement pas, ou plutôt plus vraiment, un fleuron de l’industrie française. En tout cas, dans ce domaine, les décennies de soutien verbal et financier apporté à Bull, elle aussi longtemps présentée par la technocratie comme un fleuron de l’industrie française, devraient nous amener à une grande circonspection dans ce domaine.  Au fond, cette affaire n’est sans doute qu’un exemple de plus des combats rétrogrades menés par les gouvernements français depuis des siècles dans le domaine économique. Rappelons-nous le soutien accordé par le gouvernement français à la marine à voile « injustement » concurrencée par la marine à vapeur à la fin du XIXème siècle. Léon Blum, chantre bien connu du libéralisme économique, observait à ce sujet: « Tandis que la règle du capitalisme américain est de permettre aux nouvelles entreprises de voir le jour, il semble que celle du capitalisme français soit de permettre aux vieilles entreprises de ne pas mourir. »

Deuxièmement, parce qu’une telle action traduit une incompréhension de la réalité économique. On nous dit que l’entreprise travaille désormais sur des technologies de pointe dans le domaine du cryptage que les américains, bien sûr, nous envient. Ingenico se serait également développée récemment dans la gestion de transactions électroniques. Bernard Carayon, député du Tarn, à l’origine du concept de patriotisme économique, déclare à ce sujet que « la transmission d’informations est une activité majeure pour un pays, qui permet la sécurité des infrastructures de l’Etat, et la protection des systèmes d’information », puis il ajoute, sans rire: « Il suffit de regarder l’affaire Wikileaks pour le comprendre. » Le député ne nous dit pas en quoi le fait que les actionnaires de l’entreprise deviennent américains serait un obstacle au développement et à l’utilisation de ces technologies au service de notre pays ou mettrait en danger cette activité majeure, ni même compromettrait la recherche française. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la filiale française d’IBM, société de technologie américaine jusqu’au bout des ongles, emploie plusieurs milliers d’ingénieurs sur notre territoire et dépose plusieurs centaines de brevets par an. Faut-il s’en plaindre? Faut-il prévenir Eric Besson pour qu’ils leur saute dessus? Ou au contraire, l’apport de sang neuf, fut-il américain, ne permettrait-il pas à Ingenico de retrouver la vigueur qui fut la sienne aux temps de sa création? Où se situe vraiment l’intérêt national, sans parler de celui de l’entreprise elle-même et de ses employés?

Ou alors s’attend-on à ce que le lendemain de l’acquisition, l’ensemble de la société soit déménagée à Houston comme une vulgaire usine de pantalons? Que la société disparaisse corps et âme du paysage industriel français?  En étant un brin provocateur, on pourrait même arguer avec Léon Blum – décidément, quel plaisir de pouvoir voyager en sa compagnie à cette occasion – que, comme bien souvent dans ce type de situation, si tel était le cas, elle laisserait au contraire le champ libre à de nombreuses startups beaucoup plus innovantes.

Quant à l’argument Wikileaks, c’est un contresens. Les documents ont été obtenus par Wikileaks grâce des employés qui ont fourni de simples mots de passe. Si Wikileaks illustre une chose, c’est la faiblesse des systèmes de cryptage lorsqu’un simple mot de passe suffit à permettre l’accès.

Troisièmement, parce que la notion même de patriotisme économique, comme celle de guerre économique, est absurde. Calquer des concepts militaires sur une réalité économique c’est, au mieux, prendre le risque de contresens graves sur ce dont on parle. Trois raisons au moins à cela. D’abord la guerre, ça tue des gens, tandis que l’économie n’en tue que rarement. Ensuite, la guerre détruit des actifs, tandis que l’économie en crée. Enfin, la guerre est  un jeu à somme nulle – si je gagne tu perds et vice versa – tandis que l’économie est un jeu où l’on peut gagner à plusieurs. Ce dernier point est fondamental. Si Ingenico est vendue par des français à des américains, les américains obtiennent des actifs, qu’ils espèrent valoriser, et les actionnaires français récupèrent de l’argent. Cet argent peut dès lors être utilisé par ces actionnaires, par exemple en investissant dans des startups, en achetant des voitures (bon pour Renault), en se faisant construire une belle maison (bon pour la construction), etc. Il est parfaitement possible qu’au final, la cession soit bonne pour l’économie française. Rappelons en passant que la cession par des entrepreneurs qui ont réussi et le financement ultérieur de startups par ces vendeurs est l’une des causes de la vitalité de la Silicon Valley, où l’argent est ainsi recyclé efficacement et surtout rapidement. Mais allez expliquer cela à un énarque qui raisonne en termes de fierté nationale… L’inculture économique et industrielle de nos élites politiques françaises est légendaire, mais la persistance d’une telle conception mercantiliste  de l’économie ne cesse point d’étonner. Rappelons par ailleurs à ceux qu’il fait vibrer et qui souhaitent en faire une valeur d’avenir que le patriotisme a coûté la vie à près de 40 millions d’êtres humains en 1914 dans la guerre, réelle celle-ci, la plus absurde qui fut.

Dans un registre moins dramatique, on notera que comme bien souvent, les américains auront de toute façon le dernier mot. La réalité, c’est que la bataille des transactions électroniques est engagée de puis longtemps, et que la France est en train de la perdre, et ce malgré une avance technologique initiale importante. L’annonce, passée relativement inaperçue hors des cercles spécialisés, de l’introduction par Google d’un téléphone équipé d’une puce NFC (sans contact), change complètement la donne. L’ère des terminaux de paiement spécialisés touche à sa fin. Désormais, c’est votre téléphone qui servira de porte monnaie électronique.  Et Google ne s’arrête pas là: le téléphone NFC devient le point d’entrée d’une plate forme de gestion des transactions électroniques universelle, et celle-ci va naturellement être gérée par Google. Cela fait près de 5 ans que l’industrie de la transaction électronique, et au premier chef les mastodontes du paiement, des cartes bancaires, des services, des terminaux et des banques – en bref toutes les grandes gloires de l’establishment technocratique français -, réfléchissent à l’avenir de l’industrie. Comités, groupes de travail, filières, pôles de compétitivité, études d’impact, réflexions sur les usages à grands renforts de sociologues. En bref tout, sauf de l’industrialisation et du marché. Arrive Google avec une solution industrielle, fermez le ban. Au final, pendant que notre bon Bernard Carayon défend Ingenico des griffes américaines au nom du patriotisme économique, Google attaque par la bande et s’apprête à terrasser une industrie française dans sa totalité. Ah zut on a encore préparé la dernière guerre! La ligne Maginot serait-elle une tragédie française?

Voir mon billet sur la guerre économique. Voir également mon billet plus récent sur « Pourquoi produire français est un slogan stupide et dangereux« .

Le care c’est l’opium du peuple

Difficile d’échapper au « care« , dont Martine Aubry a fait le centre de sa nouvelle philosophie politique, et encore plus difficile de ne pas y réagir. L’idée du care, pour ceux qui auraient passé les dernières semaines sur Mars, est de promouvoir une société dans laquelle chacun porte attention aux souffrances de l’autre. A l’origine concept anglo saxon, le care est parvenu en France, et au parti socialiste, notamment via les travaux de Fabienne Brugère, une universitaire française.

Premier principe du care, l’individu est un être de souffrance. Souffrance engendrée par la société industrielle, et surtout par la crise actuelle. Être de souffrance, l’individu a donc besoin d’aide, d’attention, c’est le deuxième principe du care. Cette aide, il doit la recevoir de son entourage qui doit faire preuve d’attention à son égard, et bien sûr de l’État, dont cela devient la première responsabilité. On se souvient de la campagne des socialistes aux européennes, « Une Europe qui protège ».

On peut être d’accord avec Martine Aubry lorsqu’elle indique que « Le vivre ensemble, la relation aux autres, dans sa ville, son quartier, dans l’entreprise, avec les étrangers, les jeunes, comptent aussi beaucoup dans une vie réussie. » Mais il s’agit là d’un point de vue éthique et tout le monde n’est pas forcé de le partager. Bien au contraire. Les critères qui définissent une vie réussie ont fait l’objet de réflexions philosophiques depuis des millénaires, et les dimensions en jeu sont beaucoup plus complexes que le simple fait de vivre ensemble. Certains définiront la réussite par l’accumulation de l’argent, d’autres par l’approfondissement du savoir ou de la foi,  d’autres encore par un équilibre entre plusieurs dimensions. Il est dommage de baser une nouvelle philosophie politique sur une pensée sentimentale qui fait une croix sur deux-mille ans de philosophie.

« Les services publics doivent éduquer, accompagner, émanciper chacun, et le porter au plus haut de lui-même, » ajoute Martine Aubry. Voici donc le paradoxe suprême. De même que Louis XVIII avait octroyé la constitution au peuple français, l’État octroie aux citoyens leur émancipation. Derrière ce discours sur l’émancipation se cache en fait une attaque vicieuse contre l’individualisme. D’ailleurs, Martine Aubry ne s’en cache pas lorsqu’elle ajoute: « plutôt qu’une société individualiste, qui met tout le monde en concurrence, en rivalité, et cela partout, dans l’entreprise, les quartiers, je défends une société du vivre ensemble. » Cet anti-individualisme continue une longue tradition partagée par la gauche marxiste et post-marxiste et par le catholicisme traditionnel, c’est à dire par ceux à qui le progrès matériel, et la formidable libération de l’individu qu’il a permis, posent problème. Là comme avant, l’individualisme est opposé au lien social. Cette opposition n’est pas anodine, car elle marque une position éthique forte: au fond, dans cette pensée, l’individu doit se définir par rapport au groupe. Ce n’est que dans ma contribution au groupe que je peux exister, me réaliser de manière légitime. Ce n’est qu’en relation à celui-ci que je dois prendre mes décisions. La source de la légitimité éthique est donc sociale, elle n’est plus individuelle. C’est l’intérêt du groupe qui prime le mien. Nous voici revenus au totalitarisme, à la négation de deux siècles de lumières. Montaigne enterré une deuxième fois (voir à ce sujet mon billet sur Ayn Rand).

L’anti-individualisme se combine bien sûr toujours avec une hostilité à l’enrichissement et au matérialisme, et Martine Aubry n’échappe pas à la règle: « plutôt qu’une société du tout avoir, matérialiste, bâtissons ‘une économie du bien-être' ». Car naturellement, le matérialisme est incompatible avec le bien-être. Demandez ce qu’ils en pensent aux millions de chinois tirés de la pauvreté ces dernières années par la formidable croissance économique de leur pays si le matérialisme s’oppose au bien-être. Cette opposition entre progrès matériel et progrès social n’existe que dans l’esprit du riche occidental, et il fait marrer mes amis chinois. Dans la même logique, mon professeur d’histoire de 5e nous expliquait, sans rire, qu’au moyen âge, les gens étaient certes pauvres, mais la société était plus conviviale. Pensez-donc, une fois par an, ils cuisaient le pain ensemble! Héritier d’une nostalgie agraire, Ivan Illich, en son temps, avait lui aussi rêvé d’une société conviviale en dénonçant « la servitude que la société industrielle inflige à l’Homme ». Martine Aubry a-t-elle trop lu Illich?

Cette théorie est problématique, également, sur le plan pratique pour ce qui concerne le rôle de l’État. Celui-ci est en crise. Dans chacun des domaines qu’il s’est attribués. En clair, pour mettre en œuvre une philosophie inepte, Martine Aubry veut s’appuyer sur un outil qui a failli dans son principe et dans son organisation. Si l’État n’arrive même plus à remplir correctement les missions qu’il s’est attribuée, est-il raisonnable d’en rajouter? Ainsi son exemple dans l’éducation nationale, où elle estime qu’il faudrait à chaque enfant d’avoir un psychologue, un orthophoniste, etc. Beau programme, un psy pour chaque enfant! Blague à part, l’absence d’orthophoniste est-elle vraiment le problème central de l’éducation nationale? Est-ce là que s’arrête sa réflexion?

Le plus grave sans doute est que le diagnostic de Martine Aubry est probablement faux, sur deux points essentiels. D’une part, les individus ne sont-ils que souffrance? Ont-ils autant besoin de protection? N’ont-ils besoin que de cela? Il semble bien que la grille de lecture socialiste de la société, autrefois politique et économique, soit désormais psychanalytique, et le fait que cette grille soit tirée des travaux d’une universitaire dont l’ouvrage s’intitule « Le Sexe de la sollicitude » – ouvrage dans lequel l’auteur nous explique, sans rire, que seules les femmes prennent soin des autres- ne devrait pas manquer d’inquiéter. Est-ce tout ce que le PS a trouvé comme expert pour penser le monde? Heureusement que, même au PS, cette philosophie ne fait pas l’unanimité. Ainsi, Manuel Valls écrivait dans Le Monde du 14 mai, « Cette intention, si noble soit-elle, est une erreur profonde et constitue même un recul pour la gauche et pour le pays. Car l’individu n’est ni malade ni en demande de soins ».

D’autre part, notre époque est-elle plus dure que les précédentes? Rien ne le démontre. Que Martine Aubry nous indique où et quand elle aurait préféré vivre plutôt qu’en France, et aujourd’hui. Malgré la crise qui frappe durement nombre de nos concitoyens, tout montre que notre époque est plus conviviale que les précédentes. Bien sûr, et au grand dam des défenseurs d’une société tribale que Martine Aubry rejoint sans doute bien involontairement, le village traditionnel a éclaté et les gens s’en sont allés, mais l’activité sociale est vive y compris au sein des villes, et on peut même penser qu’elle se développe. S’il en était besoin, l’immense succès de Facebook démontre l’actualité du lien social. Et que l’on ne dise pas que c’est virtuel: Facebook n’est pas plus virtuel que ne l’était l’échange épistolaire, et de nombreux liens sociaux physiques sont représentés, facilités et enrichis grâce à ce service. Bien loin de Martine Aubry et de ses fantasmes étatiques, une révolution est en cours dans les rapports sociaux, et l’État n’y est pour rien. La vérité, n’en déplaise à Martine Aubry, est que la société n’a pas besoin de l’État pour être plus attentive.

Après avoir renoncé à s’intéresser à la création de richesse, les socialistes renoncent maintenant à développer une théorie sur la redistribution de celle-ci. Incapable de penser un changement ou à tout le moins une réforme du système, ils se résignent à n’en gérer que les conséquences pour que nos concitoyens, vus comme des malades, puissent s’accommoder au mieux des souffrances qu’ils endurent. 150 ans après Marx, le care, c’est le nouvel opium du peuple, et l’État son dealer attitré.

Réponse à Vincent Berger: les (vraies) leçons du recrutement d’un Prix Nobel américain à Paris-Diderot

Dans article paru dans Le Monde daté du 15 février dernier, Vincent Berger, président de l’Université Paris-Diderot tire les leçons du recrutement du Prix Nobel de Physique George Smoot par la même université. Selon lui, si l’Université française manque de moyens et si elle ne paye pas suffisamment ses chercheurs, son modèle réussit néanmoins car la véritable motivation des chercheurs est l’excellence technique. La faible rémunération individuelle, et en particulier le fait que les chercheurs ne soient pas rémunérés au mérite, facilite le travail d’équipe. « La grande leçon que nous devons tirer de la venue de George Smoot », indique-t-il, « est que l’efficacité de la recherche française réside pour une immense part dans la qualité du travail collectif qui se fait dans ses laboratoires. » Et d’alerter sur les dangers qu’il y aurait à indexer trop fortement les rémunérations sur l’évaluation, c’est à dire sur les résultats individuels.

Il faut se pincer pour le croire, vraiment. Il est indéniable que la recherche française dispose d’excellents laboratoires dans certains domaines, mais il faut dire clairement que cette excellence est obtenue malgré le système universitaire français, pas grâce à lui. Ce système est à l’agonie: j’ai été formé à l’université, j’y ai enseigné, et cette agonie est évidente. Ce système est misérable: le salaire des chercheurs est ridicule, et on peut questionner les choix d’un pays qui paie plus une secrétaire de direction de PME qu’un chercheur expérimenté. Ce système est absurde: l’absence de rémunération au mérite est depuis longtemps un facteur de démoralisation, comme le confirmera pratiquement n’importe quel universitaire. Ce système est injuste: les promotions s’y font presque indépendamment de la performance. Ce système, enfin, est inefficace: les moyens y sont ridicules, sauf quelques laboratoires d’exception. D’ailleurs Vincent Berger reconnaît, mais ne semble pas s’en inquiéter plus que ça, que la fuite des cerveaux est une réalité. Comment peut-il en être autrement lorsqu’un chercheur est payé 2.000 euros par mois quelque soit son travail, est assommé d’heures d’enseignements et de charge administrative en France,  et ne dispose presque pas de moyens, tandis qu’il gagne au moins deux fois plus aux États-Unis au départ, avec charge d’enseignement réduite, soutien administratif béton, moyens pléthoriques et des possibilités de gagner beaucoup , très rapidement sur la base de ses résultats?

Ah oui mais l’individualisme américain me direz-vous? La belle affaire! Que je sache, la science américaine n’a pas tellement à en rougir. Personne ne soutiendra sérieusement la supériorité du modèle français – à supposer qu’il existe – sur le modèle américain – qui lui existe vraiment. Dès lors, les considérations sur un soi-disant individualisme américain à opposer à l’altruisme collectiviste français relève de la rhétorique anti-américaine qu’affectionne les élites françaises, en un éternel remake du renard et des raisins, en quelque sorte. La triste vérité, c’est qu’il n’existe pas de modèle français de système de recherche alternatif. Il existe simplement une misère du système de recherche français tout court. Il est regrettable qu’un président d’université, qui devrait hurler chaque jour à propos de cette misère, perpétue ce fantasme français du sport pour la gloire et prenne la plume pour faire passer cette misère pour un détachement sain des lois de l’argent. Oui, un prix Nobel américain, n’ayant peut-être plus rien à prouver et sans doute pour des raisons très personnelles, a décidé de venir faire un tour à Paris. Combien de temps restera-t-il? Est-il vraiment représentatif? Nos universités sont-elles assaillies par des candidats internationaux de haut niveau attirés par le génie de notre système de recherche? Est-ce notamment le cas pour de jeunes chercheurs plein d’avenir? J’en doute fort. Bien au contraire, notre système forme, tant bien que mal, des docteurs de qualité qui s’enfuient à l’étranger à la première occasion, tandis que ceux qui restent forcent l’admiration par leur capacité à faire fonctionner un système exsangue. On peut s’en féliciter, on devrait s’en inquiéter.

Frais d’inscription des universités: Devons-nous payer les études des futurs traders ?

La décision de Dauphine d’augmenter ses frais d’inscription et surtout de les indexer sur les revenus des étudiants (en fait des parents) n’en finit pas de susciter des réactions fortes. Je réagis notamment au billet d’Emmanuel Davidenkoff, du magazine l’Etudiant, dont je reprends le titre un brin provocateur. Pour (essayer de) résumer, en gros on a d’un côté la position égalitariste (point de vue social) et de l’autre la position institutionnelle (point de vue des universités).

La première estime toutes les études devraient être gratuites pour tous, sous peine de discrimination sociale. Comme il supposé essentiel pour la nation que le plus de gens possible fasse des études, la mobilité sociale indispensable exige qu’aucune barrière ne soit mise ni dans le choix des études (pas de sélection) ni dans leur poursuite (gratuité). Dans la même logique, il ne faut surtout pas que les diplômes soient différents d’une université à l’autre sans quoi se dégageraient peu à peu des universités prestigieuses et d’autres moins. Cette position égalitariste repose sur plusieurs hypothèses. La première est que la mobilité sociale passe nécessairement par les études. C’est naturellement faux. Elle peut – et devrait – aussi être atteinte par d’autres moyens, comme l’entrepreneuriat notamment. La création de sa propre entreprise est par exemple un des moyens principaux de progression sociale chez les minorités et immigrants aux États-Unis (cf rapport de la Caisse des Dépôts ici). Et on ne parle pas là de start-ups high-tech cotées en bourse, mais bien de petites entreprises souvent de service qui ne changent pas le monde, mais qui changent la vie de leurs créateurs. La deuxième hypothèse est qu’il est dans l’intérêt du pays de pousser ses habitants vers les études les plus longues possibles. Là encore rien n’est plus faux. Nous avons tous dans notre entourage un ami qui poursuit ses études simplement parce qu’il ne sait pas quoi faire dans la vie. Outre le coût direct pour l’État de financer ce type de passe-temps, il y a naturellement un coût d’opportunité pour le pays et pour l’étudiant – peut-être celui-ci serait-il plus productif, et plus motivé, dans un job? Son départ libérerait des ressources qui pourraient profiter à ceux qui restent et qui sont, eux, motivés.

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