Archives de Catégorie: Opinion

La grande rupture qui menace les écoles de commerce (et les autres)

Un spectre menace les écoles de commerce, le spectre du low cost. Victimes de leur succès, les écoles de commerce sont lancées sur une trajectoire de fuite en avant vers le haut de gamme qui conduit à leur mort, en tout cas dans leur forme actuelle. Pour comprendre le mécanisme infernal, il faut étudier plus en profondeur le modèle économique de ces écoles.

Pendant longtemps en France, les écoles de commerce ont fonctionné avec un modèle économique simple: très proches du service public, elles étaient financées par les chambres de commerce. Principalement consacrées à l’enseignement, les écoles fonctionnaient avec des budgets peu élevés et des frais de scolarité également faibles. Deux phénomènes se sont combinés pour bouleverser la donne: le premier est l’internationalisation des écoles, qui ont cherché à attirer des étudiants étrangers pour soutenir leur croissance. Il en est résulté une concurrence accrue des écoles au niveau mondial pour attirer les meilleurs étudiants. En France, cette concurrence a fait exploser au milieu des années 90 l’oligopole qui existait entre le petit groupe des écoles « Parisiennes » – HEC, ESSEC, ESCP et EM-LYON. Soudainement, HEC s’est rendue compte que son concurrent n’était pas ESSEC, mais INSEAD – qui bien que française n’avait jamais figuré dans un classement français – ou la London Business School, plus facile d’accès qu’HEC depuis Paris. Surprise stratégique de taille. Branle-bas de combat et cap sur l’internationalisation à marche forcée.

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Bienvenue au capitalisme français des copains de promo, Monsieur Hollande!

Ainsi donc s’il est élu, François Hollande veut rapidement réunir les patrons des entreprises du CAC 40 – les plus grosses entreprises françaises, en bref – et leur dire  “Vous êtes les fers de lance de l’économie française. Nous avons besoin de vous et vous avez besoin de l’État. Nous devons relever ensemble le défi du redressement de la France”. (source) Pour reprendre l’expression de l’économiste Frédéric Bastiat, ce qu’on voit derrière cette annonce martiale, c’est le volontarisme (« Retroussons nos manches ») et l’ouverture (« Vous voyez, je n’ai finalement rien contre les grands patrons »). Mais il faut aussi regarder ce qu’on ne voit pas…

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Le désir de création est universel: tout le monde peut être entrepreneur

On ne compte plus les études qui cherchent à cerner le profil des entrepreneurs, qui cherchent à comprendre ce qui les motive et, surtout, ce qui les caractérise. Car bien sûr, nous voulons plus d’entrepreneurs. Si nous les comprenons mieux, nous serons capables de transformer plus facilement des gens « normaux » en des entrepreneurs, et tous nos problèmes économiques et sociaux seront réglés. C’est mal poser le problème. Pour comprendre pourquoi, il nous faut faire un petit détour en Ardèche, plus exactement près du village de Vallon-Pont-d’Arc. C’est ici que se situe la Grotte de Chauvet, ornée de 420 représentations d’animaux datant du paléolithique, soit il y a plus de 31.000 ans.

La psychologie, et en particulier le fameux modèle de la pyramide de Maslow, nous dit que l’être humain hiérarchise ses besoins: il cherche d’abord à satisfaire ses besoins physiologiques (manger, boire, dormir, etc.) avant de satisfaire les besoins de sécurité, d’appartenance, de confiance et enfin ceux relatifs à l’accomplissement personnel. Rien de plus évident? Rien de plus faux, en fait, et c’est la grotte de Chauvet qui le montre. Voilà des hommes avec lesquels nous n’avons presque rien en commun, vivant proches de l’état animal, confrontés chaque jour au froid, à la faim, à la maladie et à la mort, et qui, malgré tout, trouvent le moyen de peindre des fresques d’une beauté inouïe, capable des nous émouvoir plus de 30.000 ans plus tard! Ne pouvaient-ils pas attendre d’avoir un pavillon et une voiture avant de s’intéresser à l’art? Apparemment non. Il y a une leçon dans cela: les êtres humains veulent créer. D’une manière ou d’une autre. Ce désir est universel. Il existe en tous temps, en tous lieux et en toutes circonstances, même s’il peut prendre des formes infiniment différentes. Comme je l’ai indiqué dans un billet précédent au sujet des boîtes à idées, la question n’est donc pas comment susciter le désir de créer, mais plutôt comment cesser de l’étouffer. Tout le monde peut être entrepreneur, d’une façon ou d’une autre. Dans un autre billet, je m’interrogeais sur la motivation de l’entrepreneur. Alors que les ouvrages économiques expliquent systématiquement la création d’entreprise par l’appât du gain, j’évoquais la possibilité que cette motivation provienne d’un besoin de reconnaissance de l’individu au sein de la société, mais je montrais aussi les limites d’une telle explication. Peut-être plus que le désir de reconnaissance, c’est donc peut-être plutôt le désir de créer quelque chose de nouveau qui anime l’entrepreneur, rejoignant en cela l’artiste. Pour reprendre la citation de S. Sarasvathy, « L’entrepreneur transforme une idée en un artefact social. » Ainsi l’entrepreneuriat n’est pas une affaire de maximisation de profit, mais de création d’artefacts sociaux: entreprise, marché, produit, idées, œuvres.

Le modèle des cinq forces de Porter est nocif

La chose la plus difficile lorsqu’on est amené à donner un cours d’introduction à la stratégie est d’enseigner des modèles dont on sait qu’ils sont au mieux inutiles, au pire nocifs, mais qu’on doit les enseigner quand-même parce qu’ils font partie des figures imposées des études de management. C’est en particulier le cas du fameux modèle des cinq forces de Porter. Difficile de faire un modèle plus universellement connu et enseigné que celui-ci. Et pourtant, ses limites sont évidentes.

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Pourquoi l’économie ce n’est pas la guerre; au contraire, c’est une alternative à la guerre

L’économie et la guerre entretiennent de très anciennes relations. Dans le domaine des affaires, certains livres de stratégie sont bourrées de références militaires et tout bon rapport contient une citation de Sun Tzu, grand général chinois du VIe siècle avant JC. Plus récemment, le concept de guerre économique s’est développé, en particulier en France, et semble s’exacerber à mesure que le sentiment d’un retard français dans le domaine économique se développe. Il y a cependant plusieurs raisons pour lesquelles l’économie et le commerce sont très différents de la guerre.

  1. L’économie ne tue pas de gens: aussi intense soit-elle, la concurrence que se livrent les entreprises ne se base pas sur des armées qui s’entre-tuent.
  2. L’économie ne détruit pas d’actif: au contraire de la guerre, les batailles économiques ne passent pas par une destruction d’actifs, des bombardements et des famines.
  3. L’économie obéit à des règles: au contraire, le concept de guerre économique laisse penser que tous les coups sont permis. On agit hors la loi en faisant appel aux officines avec tous les risques de dérapages que l’on connaît (Renault en sait désormais quelque chose!), ou, lorsqu’on est une grande entreprise, aux services spéciaux de son pays. Comme la drogue, lorsqu’on y touche une fois, on y revient.
  4. L’économie conçue comme guerre peut mener à des actions contre productives: lorsqu’elle est découverte, une attaque contre des entreprises étrangères peut se retourner contre son auteur et entraîner une crise diplomatique importante, comme ce fut le cas avec la mise au jour des actions françaises contre des sociétés de haute technologie américaines dans les années 80.
  5. L’économie bénéficie aux deux parties: Contrairement à ce que pensent les gouvernants et ceux qui baignent dans la culture militaire qui ont tendance à penser l’économie dans une optique mercantiliste, le commerce bénéficie aux deux parties. L’économiste David Ricardo l’a montré depuis longtemps, c’est l’échange qui est source de richesse, pas la production. L’économie peut ainsi avoir plusieurs gagnants.
  6. Corollaire du point précédent, l’économie n’est pas un jeu à somme nulle. Au contraire de la guerre ou seul l’un des deux adversaires peut gagner, l’économie peut voir prospérer deux partenaires commerciaux même si ceux-ci se livrent une concurrence acharnée. Coca-Cola et Pepsi-Cola gagnent tous les deux beaucoup d’argent. Il en va de même pour les pays: un pays ne peut pas avoir une économie saine si ses partenaires sont sous-développés; c’est ce qu’avaient compris les initiateurs du plan Marshall en 1948. De même, la Chine est à la fois un concurrent et un marché pour nos entreprises. Pour que ce marché soit solvable, et qu’il devienne intéressant pour nos entreprises, il faut qu’il s’y développe une classe moyenne. Or celle-ci ne se développera que si les entreprises chinoises prospèrent. L’intérêt des entreprises françaises est donc que les entreprises chinoises se développent. Si l’on pense en termes guerriers, l’armée française ne pouvait évidemment pas souhaiter que la Wehrmacht soit forte en 1940. Qui souhaiterait que la Chine revienne là où elle était en 1978?

D’une manière générale, donc, le commerce ce n’est pas la guerre, c’est même le substitut à la guerre. C’est le moyen d’échanger des biens et des services sans voler et en faisant en sorte que les deux parties bénéficient de l’échange. Alors que la guerre, c’est le transfert de ressources par la violence, le commerce, c’est le transfert de ressources par l’échange librement consenti. Bien sûr le commerce n’exclut pas des rapports de force qui font que l’échange peut être plus favorable à l’une des parties qu’à l’autre, mais comme le disait Ayn Rand:

« Tant que les hommes vivront ensemble sur la terre et auront besoin les uns des autres, le seul substitut à l’argent sera le canon d’une arme. »

Voir mon billet précédent sur l’affaire Ingenico, autre cas de patriotisme économique. Voir aussi mon billet sur « Ayn Rand – Atlas Shrugged ». Sur Sun Tzu et ses limites, voir mon billet récent ici.

Réponse à Jacques Rollet: Non, les néoconservateurs n’avaient pas raison.

Il est toujours tenant, et facile, de réécrire l’histoire, mais cela marche rarement. Nous assistons depuis quelques semaines à une tentative de la sorte sur fond de révolutions arabes: Et si Bush avait eu raison? Et si les néoconservateurs avaient eu raison? L’universitaire Jacques Rollet pose la question dans une tribune volontiers provocatrice du Monde et cette question mérite d’être débattue. Engageons donc le débat.

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Adapter la formation de nos ingénieurs à la mondialisation: l’occasion ratée de l’Institut Montaigne

Voici un rapport extrémement intéressant de l’Institut Montaigne sur un sujet essentiel: l’adaptation de la formation de nos ingénieurs à la mondialisation. Le rapport fait dix recommandations, parmi lesquelles la création d’incubateurs, la généralisation des cours en anglais, les échanges inter-écoles, et la mise en place de modules consacrés à la création d’entreprise.

On n’aura rien contre ces propositions. Toutes ont un sens. On aura seulement deux regrets. Le premier c’est que beaucoup de ces mesures sont déjà développées dans nombre d’établissements. Les cours d’entrepreneuriat se multiplient, les cours en anglais aussi, sans parler des incubateurs. Le second regret est que ces mesures sont bien timides. Les auteurs du rapport se sont-ils demandés quel était, à la base, le problème? Pourquoi nos ingénieurs ne créent-ils pas plus d’entreprises? Est-on certain qu’un cours en anglais et un incubateur régleront le problème? Probablement pas car celui-ci trouve sa source beaucoup plus en amont. Le problème de l’entrepreneuriat en France est culturel et le mode de sélection de nos ingénieurs en est l’illustration flagrante. Dès la plus petite enfance, nous conditionnons les enfants pour accéder aux meilleurs écoles dans un contexte de concurrence individuelle exacerbée. Celle ne fait que s’accentuer pour culminer dans l’enfer des classes prépas, entreprise d’abrutissement collective dans laquelle on apprend aux élèves, tels des soldats, à résoudre de manière réflexe des problèmes compliqués, mais pas complexes, et surtout parfaitement définis dans lesquels il n’existe qu’une seule solution, qu’ils doivent découvrir. Durant ces deux – souvent trois – années, ces élèves ne sortent pas à la lumière du jour, la terre pourrait s’arrêter de tourner qu’ils ne s’en apercevraient pas, tout entier concentrés sur l’effort supplémentaire qui leur permettra de gagner une place, celle qui fera la différence entre l’école A – tant désirée – et l’école B – tant redoutée, bien qu’il ne connaissent en fait ni l’une ni l’autre. Tout entiers concentrés sur la concurrence contre l' »autre », celui qui leur prendra leur place dans la fameuse école A.

Une fois le concours passé, nous les récupérons en cours. Ils n’ont jamais, horreur, fait un stage dans une entreprise. Ils n’ont même d’ailleurs jamais vu d’entreprise en vrai, sauf leur boulanger peut-être. Ils ne savent pas ce qu’est un bilan ou un compte de résultat. Ils ne supportent pas les questions auxquelles une réponse A ou B ne peut être apportée rapidement. Ils veulent des modèles, des guides, des algorithmes, du concret et, surtout, des réponses. Et voilà qu’on leur explique que nous vivons dans un monde mondialisé, que les choses sont complexes, qu’ils doivent être créatifs, et surtout travailler en équipe car voyez-vous, ce n’est qu’en équipe que l’on peut réussir la mondialisation. Travailler avec ceux qui n’ont pas réussi ces fameux concours et qu’on leur a appris, depuis trois ans, à mépriser. Ah et ils doivent aussi créer une entreprise! Eux qui ont été maternés depuis 22 ans! De qui se moque-t-on? D’eux, certainement. De nous, aussi.

Alors si l’on veut vraiment adapter nos ingénieurs à la mondialisation, peut-être devrait-on commencer par supprimer les concours, ou du moins les classes prépas, et repenser nos modes de sélection. Sélectionner nos ingénieurs sur des projets où ils auraient démontré leurs capacités créatives et leur esprit d’équipe, exiger d’eux un séjour préalable minimum de six mois à l’étranger, et la pratique d’au moins un langue étrangère, et exiger également un stage technique préalable d’une même durée dans une entreprise. Les cerveaux seraient les mêmes à l’arrivée (ceci pour ceux qui hurleraient à la baisse du niveau de recrutement), mais ils seraient autrement aguerris pour la mondialisation. Et en plus, ce qui ne gâte rien, ce serait plutôt marrant à vivre comme démarche pour eux. Avec un peu de chance, un certain nombre d’entre eux abandonneront en chemin parce qu’ils auront crée leur boîte, et là on aura vraiment gagné.

Voilà, l’Institut Montaigne avait une occasion de suggérer des changements intéressants dans notre système éducatif, mais nous devrons nous contenter de demi-mesures symboliques, pour l’essentiel déjà en cours de mise en oeuvre. Message aux chinois et aux allemands: ne vous inquiétez pas.