L’Ukraine ou l’épisode cosmologique Européen

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Rien de tel qu’un choc brutal pour ramener le rêveur à la réalité. C’est ce qui vient d’arriver à l’Europe avec l’invasion de l’Ukraine qui entraîne une remise en cause de modèles mentaux fondamentaux.

« Dans le monde réel, les hommes armés existent, ils construisent Auschwitz, et les honnêtes et les désarmés aplanissent leur voie; c’est pourquoi (…) après Auschwitz, il n’est plus permis d’être sans armes. » Primo Levi

« J’ai toujours été résolument opposé à l’augmentation des dépenses militaires ces dernières années. Vu la situation actuelle, je pense que cette position n’est plus tenable. » Ainsi s’exprimait Sven Lehman, député écologiste allemand, au lendemain de l’attaque russe en Ukraine. Une déclaration qui illustre bien le changement profond en cours en Europe et dans le monde.

Épisode cosmologique: bouleversement des modèles mentaux européens

Avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie, l’Europe vit actuellement ce que le spécialiste de la théorie des organisations Karl Weick appelle un épisode cosmologique, c’est-à-dire un choc tellement grave et inattendu qu’il remet complètement en question les modèles mentaux (nos croyances profondes) sur lesquels nous avons fondé notre compréhension du monde jusqu’à présent. C’est notre manière de voir le monde qui devient obsolète en quelques jours, nous plaçant par la même en situation d’extrême fragilité. De façon importante, nos croyances fondamentales définissent également notre identité. Autrement dit, ce que nous croyons détermine qui nous sommes. Lorsque survient un épisode cosmologique, la remise en question de nos croyances profondes menace donc notre identité. Weick montre que si le décalage entre nos croyances et la réalité est trop important, nous ne sommes plus en mesure de donner un sens à ce qui se passe. Nous pouvons alors basculer dans un état de sidération, défini comme l’anéantissement des fonctions vitales sous l’effet d’un violent choc émotionnel. C’est ce que vivent certaines victimes d’agressions. Le choc est tellement violent et tellement inexplicable que le cerveau se débranche et ne fonctionne plus qu’au niveau strictement physiologique. Dans le cas d’un collectif, la remise en question brutale des modèles mentaux amène à une dislocation. Le collectif n’a plus d’identité, il n’est plus qu’une addition d’individus, c’est le chacun pour soi et en général la panique.

Survivre à l’épisode cosmologique: sidération ou renaissance

Mais la sidération et la dislocation ne sont pas inéluctables. Le choc peut au contraire entraîner une prise de conscience et un ressaisissement rapide après le désarroi initial. C’est ce qui s’est passé avec l’invasion de l’Ukraine: celle-ci a brusquement redonné un sens et une raison d’être à l’Europe, mais aussi à l’OTAN et de façon générale à l’Occident, qui depuis des années souffraient d’une crise identitaire profonde. La surprise a révélé l’obsolescence ou l’inexactitude des croyances, et celles-ci sont modifiées sans vergogne, et pas seulement dans le domaine militaire. C’est ce que certains ont appelé un choc de réalité. En effet, ces dernières années, l’Europe semblait vivre dans une bulle d’idéalisme.

Principe de réalité (Source: Wikipedia)

Dans Le savant et le politique, Max Weber distinguait entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Il écrivait ainsi: « Il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : ‘Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu’ -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : ‘Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes.' » L’éthique de conviction, ou éthique militante, c’est agir par idéalisme, c’est-à-dire viser une fin sans se préoccuper des conséquences, car seule la conviction compte; l’éthique de responsabilité, c’est ne jamais décider sans se préoccuper des conséquences. L’éthique militante ignore le réel pour viser l’idéal tandis que l’éthique de responsabilité commence et finit avec le réel, quelque déplaisant qu’il soit.

Depuis une vingtaine d’années, le pragmatisme historique des pères fondateurs de l’Europe avait peu à peu laissé la place à l’idéalisme. Sans se préoccuper des conséquences, l’Europe a engagé une « transition énergétique » vers des sources alternatives qui ne sont pas prêtes. Sans se préoccuper des conséquences, l’Europe a asphyxié son agriculture au nom de l’écologie. Sans se préoccuper des conséquences, l’Europe s’est convaincue que la fin de l’URSS en 1991 signifiait qu’il n’y aurait plus de guerre et qu’on finirait toujours par s’entendre avec les autocrates en leur vendant un yacht par-ci et un passeport par-là. Sans se préoccuper des conséquences, l’Europe a laissé décliner son industrie et sa science, se persuadant qu’une vie plus proche de la nature était un idéal universel et non le fantasme de quelques bobos blasés. Et la liste peut continuer d’une Europe qui a ignoré le monde réel.

Seulement voilà, le réel gagne toujours à la fin, et nous y sommes. La passivité de l’Europe a permis à Poutine de croire qu’il avait les mains libres. Le tout électrique joint à la fermeture des centrales nucléaires signifie que nous manquerons d’électricité, à moins de lui acheter du gaz. La réduction de notre production agricole signifie que nous allons vers une crise alimentaire majeure. Nous arrivons au point où les conséquences de la déconnexion du réel vont commencer à se produire. L’Ukraine n’est que le début.

Bienvenue en incertitude…

Nous sommes entrés depuis deux ans dans une période d’incertitude maximale où tout devient possible. Ce n’est pas une joyeuse perspective, mais au moins il semble que l’Europe en ait pris conscience. C’est un pas modeste pour elle, mais important pour l’humanité.

Dès lors, on peut espérer que les militants cèdent la place à des politiques animés par une éthique de responsabilité pour résoudre le merdier créé ces dernières années. Il ne s’agit pas de dire que les questions comme le climat ne sont pas importantes bien-sûr. Il s’agit de reconnaître que ce sont des questions complexes qui ne peuvent être pensées dans l’idéal. Il s’agit d’accepter le réel, celui de l’agriculture, de l’énergie, ou de la géopolitique, celui des chars qui avancent, et de sa complexité qui interdit les solutions simplistes. D’accepter que s’il y a une urgence climatique, il y a également une urgence sanitaire (au moins 6 millions de morts avec le Covid et ce n’est pas terminé) et désormais une urgence sanitaire, militaire et démocratique avec l’Ukraine où des civils meurent sous les bombes. Bienvenue en incertitude. Bienvenue dans le monde réel. Vous êtes en retard.◼︎

➕ Voir mon article précédent sur les causes du choc européen: 📄Poutine, l’Ukraine et le paradoxe de la stratégie. Sur l’éthique de conviction et de responsabilité, lire mon article: 📄Le militant et le politique: Les deux logiques pour changer le monde. Sur l’idéal, lire: 📄Contre la tyrannie de l’idéal: Agir localement dans un monde incertain.

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13 réponses à “L’Ukraine ou l’épisode cosmologique Européen

  1. samplayers

    Merci d’avoir rappelé le principe de réalité.
    Pour un écologiste allemand qui bat sa coulpe, combien vont dire qu’en fait tout ça c’est parce qu’on n’a pas fait assez ? Et que si on avait fait plus côté énergie renouvelable il n’y aurait pas besoin de centrales nucléaires en Ukraine, pas besoin pour les allemands d’importer du gaz russe, donc pas d’argent pour la Russie pour développer son arsenal militaire, donc pas d’attaque de l’Ukraine
    Il ne faut pas sous-estimer la mauvaise foi de l’idéaliste

  2. lucas troncy

    Très bon article, comme d’habitude. Ce qui me frappe dans ce texte est l’utilisation d’un mot grossier pour décrire, avec exactitude, la situation actuelle de l’Europe. Philippe Silberzahn n’est pas le premier penseur que je suis qui laisse pointer un agacement profond dans un de ses articles, c’est au contraire une tendance de fond…. probablement fille de ce moment cosmologique ici décrit.
    Les années à venir vont être « intéressantes » à défaut d’être drôles…

  3. Comme disait Cocteau, « Il n’y a pas de précurseurs, il n’existe que des retardataires. ».
    Reste à ambitionner d’être moins en retard que les autres quand le principe de réalité s’impose aux yeux de tous, chahutant brusquement nos satanés modèles mentaux. Oui, l’eau ça mouille, le feu ça brûle et les armes ça tue.
    Quelles leçons en tirera-t-on et pour combien de temps ?
    La fuite dans le metaverse et sa lol-economy parait bien futile.

  4. « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes.’ » L’éthique de conviction, ou éthique militante, c’est agir par idéalisme, c’est-à-dire viser une fin sans se préoccuper des conséquences, car seule la conviction compte; l’éthique de responsabilité, c’est ne jamais décider sans se préoccuper des conséquences »
    100% d’accord avec ce raisonnement mais 100% en désaccord avec vos conclusions.
    Ne pas vouloir empoisonner notre sol et nos aliments en pesticides, ne pas vouloir saturer l’air en C02, privilégier l’agriculture locale et respectueuse de environnement etc. seraient donc des attitudes « idéalistes » ne se préoccupant pas des conséquences??
    Réveillez vous c’est tout le contraire. C’est vous qui êtes en retard.
    Je suppose que vous vous n’allez pas publier ce commentaire étant donné que vous ne publiez que ceux qui vont dans votre sens.

  5. L’épisode cosmologique, c’est bien mais ça prends du temps…
    Ce qui me désole dans les témoignages que vous citez, c’est la méconnaissance de la notion de délai industriel… En 1938, la France avait décidé (enfin !) de se réarmer… Résultat : en 1940, l’armée allemande a conquis des usines pleines de chars ou d’avions à divers stade de finition, livrables… en 1941. Gestionnaires et financiers étaient convaincus d’avoir « fait ce qu’il fallait », vu qu’ils avaient pris la décision…
    En France, nous avons un avion de combat compétitif, même s’il n’est pas parfait. Seulement, il y en a à peine plus d’une centaine… Et leur rythme de production est d’à peu près deux par mois (pour l’export, actuellement…). Pour augmenter ce rythme, il y aurait plusieurs dizaines de sites industriels à renforcer, pour lesquels nous aurions bien du mal à trouver des compétences techniques. Combien d’année après la prise de décision, faisant suite à l’actuelle phase de gesticulation ?
    Les allemands ont accumulé un retard considérable sur la maintenance de leur aviation, à la limite de « l’existence comptable ». Leurs décideurs savent-ils que, s’ils décident de les remettre en état de marche (sans même parler de les mettre à niveau), il faudra des mois pour fournir suffisamment de rechanges, si tant est qu’on sache encore les fabriquer (le savoir-faire part en retraite ou devient chef, quand les outillages « finissent au 5S ») ?
    Si on regarde par l’amont : pas de trace d’une quelconque sur-activité des fournisseurs de composants spécialisés « critiques » ou « long délais ». Ce serait plutôt l’encéphalogramme plat.
    La défense d’un pays est une affaire trop sérieuse pour la confier à des gestionnaires ou des économistes. D’ailleurs, le fait que le comptable national considère la défense comme une consommation et non un investissement en dit long sur leur état d’esprit…
    Pas plus en 1940 qu’aujourd’hui, une fiche programme avec tous ses tampons n’a jamais stoppé un panzer.

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  9. Jérôme Provost

    Article très intéressant, avec la comparaison des deux types d’éthique. Je crois que chacun peut avoir besoin des deux, une pour la motivation, la vision à long terme et l’autre pour « l’action juste » en prise avec le réel. Un gros bémol quand même sur la question du réchauffement climatique et des désastres que l’homme inflige à la biosphère, dont les conséquences dans la réalité sont et seront très prochainement infiniment plus impactants que la crise du Covid ou la guerre en Ukraine. L’agriculture productiviste et nos sociétés extractivistes, super-productivistes et consommatrices ne sont pas adaptées aux réalités physiques et énergétiques disponibles sur notre Terre. Nous devons, dès à présent, (et non pas utopiquement), collectivement penser à (sur)vivre en autarcie planétaire sur du long terme. Et si possible, puisqu’il est question d’éthique, en considérant les intérêts de ceux qui nous sont proches comme de ceux qui sont les plus lointains avec équanimité.

    • @ Jérôme Provost, vous opposez, de manière un peu caricaturale, réchauffement climatique et nécessité de reprendre en main nos économies.
      Parce que nous n’avons qu’une seule Terre, avec une seule atmosphère. Il n’est que trop facile de délocaliser nos émissions de CO2 dans des pays lointain, et de les exclure du bilan de nos « solutions écologistes » si vertueuses. On commence à le comprendre avec les « éoliennes à gaz » (ou « à charbon »). Vouloir « fabriquer » de l’électricité avec des éoliennes quand il y a du vent, ou avec du gaz quand il n’y en n’a pas, c’est vouloir que des torchères brûlent en Sibérie, ou que des aciéries chinoises « crachent » du CO2 pour faire des gros tuyaux horizontaux ou verticaux (fixés sur des centaines de cubes de béton, gros producteur de CO2 eux aussi). Quel est le bilan réel ? Personne ne prend la peine de le calculer. Parce que c’est compliqué, que c’est loin, et sous le contrôle de dictateurs. Ça se passe « ailleurs”. Sur Terre, dans la même atmosphère que nous. Mais journalistiquement et politiquement « ailleurs ».
      Alors, si nous reprenons au moins partiellement le contrôle de nos productions, il sera beaucoup plus difficile de « cacher le CO2 sous le tapis », comme aiment le faire les très égoïstes NIMBY qui prétendent se soucier du réchauffement climatique.
      Et ça vaut aussi pour les « véhicule de transport de lithium ».

      PS sans rapport avec ce qui précède : nous avons un président qui, opposé qu’il est à la légitime défense, n’a semble-t-il pas lu Primo Levi. Ou qui a oublié qu’a l’époque dont parle Levi, l’état n’était pas un protecteur, mais un ennemi. Ou qui, s’il avait vécu a l’époque, aurait choisi son camp, celui de la francisque (certains s’en sont d’ailleurs très bien sortis…).

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