Katalin Kariko sauveuse de l’humanité: cinq leçons d’innovation pour la France

Retenez bien ce nom, si vous ne le connaissez pas déjà: Katalin Kariko. De façon sans doute un peu exagérée par des journalistes qui aiment les belles histoires, elle a été qualifiée de « femme qui allait sauver l’humanité », mais il y a beaucoup de vrai néanmoins. Car son histoire n’est pas banale. Chercheuse brillante, elle fuit sa Hongrie natale en 1985 car elle manque de moyens et atterrit aux États-Unis. Aujourd’hui à l’Université de Pennsylvanie, c’est l’inventeuse du vaccin à ARN messager (ARNm), celui qui va probablement sauver des millions de vies menacées par la Covid. C’est une belle histoire comme on aime à les conter, celle de l’inventeur parti de rien, seul contre tous, qui manque de tomber plusieurs fois mais qui se relève et réussit finalement à triompher et connaît enfin la gloire. Mais plus prosaïquement, c’est aussi une histoire dont nous pouvons tirer des leçons utiles pour l’innovation, et singulièrement pour notre pays, qui en a bien besoin.

« Good girls go to heaven; other girls go wherever they want. »

Quelles leçons tirer de l’incroyable aventure de Katalin Kariko? Bien-sûr, celle-ci ne sauve pas l’humanité à elle toute seule. Le vaccin sauve des vies parce que tout un système socio-téchniquo-économique a été mobilisé pour le mettre au point, le financer, le tester, le fabriquer, le distribuer et l’administrer. Ce système mobilise des centaines de milliers d’acteurs. Il n’empêche, sans sa détermination et sa conviction chevillée au corps que la technologie à base d’ARN messager était prometteuse, nous serions aujourd’hui démunis face à l’épidémie. J’identifie pour ma part cinq leçons:

Première leçon: Ce n’est pas l’idée qui compte, mais son acceptation

L’important n’est pas d’avoir une bonne idée, mais de faire accepter cette idée. Katalin Kariko a eu très tôt l’intuition que l’ARN messager était une technologie prometteuse, sans forcément savoir où l’appliquer. Cette idée était minoritaire. Les chercheurs à l’époque travaillaient sur les modifications d’ADN, solution que Kariko trouvait compliquée et dangereuse. Son opposition lui vaut d’être quasiment licenciée de l’université de Pennsylvanie. Heureusement un responsable de la faculté de médecine de la même université la connaît et lui fait confiance; il lui trouve un poste où elle peut reprendre ses recherches. Plus tard, elle s’associera avec la startup allemande BioNTech pour mettre au point le vaccin. Lorsqu’on parle d’entrepreneuriat, mais aussi de découverte scientifique, qui correspondent aux mêmes logiques, on raisonne souvent en termes d’idées: est-ce que mon idée est bonne? En pensant qu’il suffit d’avoir une bonne idée pour que tout le monde l’accepte. C’est une erreur très fréquente, notamment chez ceux qui ont eu une formation scientifique. Ce que cette histoire montre c’est qu’avoir une bonne idée ne suffit pas; ce qu’il faut c’est convaincre les autres que l’idée vaut la peine d’être poursuivie. Comme disent les américains: Salesmanship is part of the game (la vente fait partie du jeu). Autrement dit, la science, tout comme l’entrepreneuriat, est un exercice social. La carrière de nombreux innovateurs a été brisée pour avoir ignoré ce précepte fondamental. Katalin Kariko a réussi parce son travail et sa personnalité ont suscité la confiance d’acteurs-clés, et les a amenés à s’engager dans son projet d’une façon ou d’une autre pour le faire avancer.

Katalin Kariko, amie du peuple (Source: Wikipedia)

Deuxième leçon: Offrir des voies multiples de succès

Ce qui a sauvé Katalin Kariko est que face à l’hostilité de ses collègues de l’Université de Pennsylvanie, il s’est trouvé un service dont le responsable croyait en elle et lui a trouvé un job. Un système devient ainsi robuste lorsqu’il offre de multiples portes de sortie ou voies de rattrapage à ceux qui ne cadrent pas avec les croyances du moment. Ce fut l’une des grandes forces de l’Europe de l’après XVIIe siècle: quand un homme, philosophe ou scientifique, était persécuté chez un prince, il pouvait toujours partir trouver refuge chez un autre prince. L’Europe a ainsi constitué une grande foire des idées et des croyances, qui fut source d’innovation et de robustesse, en empêchant une croyance dans un domaine de s’imposer totalement. Tous les grands innovateurs questionnent des modèles mentaux dominants, ces croyances profondes qui sont vues par ceux qui les ont comme des évidences, des vérités qui ne peuvent être questionnées. Sans voies alternatives d’avancée, les innovateurs sont condamnés à aller attaquer ces modèles frontalement, sans pratiquement aucune chance de succès. Les dindes ne votent pas pour Noël. Je pense à tous ces innovateurs qui participent aux concours internes de leur entreprise et doivent passer devant un jury de « sages », c’est à dire de gens qui doivent leur carrière au système en place, système que les innovateurs viennent questionner.

Troisième leçon: avoir conscience de la limite des grands programmes

Cette leçon est directement liée à la leçon précédente. Il existe un courant important qui prône le développement de grands programmes dits « moonshot » (viser la Lune), inspiré du fameux programme Apollo de Kennedy. Ce courant est très prisé en France: Dès que nous connaissons un échec quelque part, on parle de lancer un grand programme. On a donc pu entendre certains évoquer un « Airbus » du vaccin. Et pourtant, si la réussite de Katalin Kariko montre une chose c’est qu’elle n’est pas le produit d’un grand « moonshot » mais d’une détermination individuelle à poursuivre une idée; Dans son domaine, les grands programmes des années 90 se basaient sur l’ADN, et c’est sa contestation de ces programmes qui lui a valu ses ennuis. Le principe de ces programmes est d’identifier un problème clair avec une solution tout aussi claire, puis de miser massivement sur sa résolution. C’est le propre d’une démarche causale: on fixe un objectif, on choisit une solution, puis on mobilise les moyens pour mettre cette solution en œuvre. Cette approche fonctionne relativement bien pour des objectifs simples et surtout dans un environnement stable. Elle est risquée face aux problèmes complexes dans lesquels les paramètres sont si nombreux qu’on ne sait pas à l’avance d’où la solution peut émerger, en l’occurrence dans des situations de rupture où on avance dans l’inconnu. Le programme Airbus tant vanté a réussi parce qu’il ne consistait qu’en un rattrapage de Boeing. Ce n’était pas facile, loin de là, mais la référence d’un tel programme pour des situations de rupture est contre-indiquée. Les grands programmes sont également inadaptés lorsqu’on part d’une solution et qu’on cherche un problème; en d’autres termes, lorsque l’objectif n’est pas connu à l’avance, comme ce fut le cas des travaux de Katalin Kariko. Mais au-delà, les grands programmes « moonshot » ont aussi le défaut de figer a priori à la fois la définition du problème et la solution recherchée, c’est-à-dire de s’enfermer dans un modèle mental figé. Ils éliminent de facto toute pensée alternative et ignorent que la révolution industrielle a résulté de l’expérimentation et de la démarche entrepreneuriale par petites victoires menées par des individus en marge du système. Autrement dit, les grands programmes pensent « science dirigée » alors que la réussite de l’ARNm traduit une pensée entrepreneuriale.

Quatrième leçon: l’incroyable pouvoir de l’intelligence humaine.

Est-il besoin de le préciser, la mise au point et la fabrication du vaccin (en fait de plusieurs vaccins) en un temps record est une prouesse extraordinaire. L’être humain a une incroyable capacité d’innovation pour résoudre les problèmes auxquels il est confronté, même si parfois ceux-ci semblent immenses. Faisons ici une sorte de pari de Pascal: plutôt que céder au pessimisme, qui ne nous fait rien gagner, parions sur cette capacité en regardant l’avenir comme infiniment ouvert. Il ne s’agit pas d’être naïvement optimiste – les défis sont nombreux et de taille – mais de reconnaître que le pessimisme nous enferme. Parier sur le génie humain et tout faire pour qu’il s’épanouisse est raisonnable.

Cinquième leçon: Questionner les modèles mentaux français

La cinquième leçon est spécifiquement française. Beaucoup a été écrit récemment sur l’échec des entreprises françaises à développer un vaccin. Trop peut-être: un pays ne peut pas tout faire, et tout programme de recherche d’un vaccin ou d’un médicament peut échouer; ce sont des choses qui arrivent, c’est même le lot des industries pharmaceutiques. Néanmoins, il ne fait aucun doute que cet échec devrait être l’occasion d’une prise de conscience de notre pays pour ce qui concerne l’innovation. Comme en juin 1940, nous pouvons nous complaire dans une recherche de fautes passées et de coupables (version Maréchal Pétain), ou nous pouvons au contraire prendre acte de l’échec et regarder vers l’avenir (version de Gaulle) en nous demandant: que faire pour que la prochaine Katalin Kariko soit française, ou à tout le moins qu’elle émerge et réussisse en France? On pourrait intituler ce travail « opération Marie Curie »: qu’est-ce qui fait que nous avons « réussi » Marie Curie mais pas Katalin Kariko?

Beaucoup d’observateurs ont proposé des pistes d’explication au premier chef desquelles le fameux principe de précaution. Il est certain que celui-ci nous enferme dans une logique infernale dans laquelle le risque estimé est toujours supérieur au bénéfice possible. On a évoqué aussi, à juste titre, le salaire misérable des chercheurs en science. Je me souviens d’un ami chasseur de tête, spécialisé dans le débauchage de chercheurs français au profit d’entreprises et d’universités américaines. Il était effaré que ses « cibles » gagnent moins que son assistante, mais surtout de leur manque criant de moyens financiers et humains et de la stupidité bureaucratique. Il y a beaucoup d’autres raisons au marasme français, mais derrière tout cela se sont au final des modèles mentaux bien spécifiques, c’est à dire des croyances profondes, qu’il faut aujourd’hui questionner: essentiellement notre pessimisme, notre réflexe systématique à voir le mauvais côté d’une innovation, très souvent fantasmé. J’en fais régulièrement l’expérience: lorsque j’évoque les progrès de la robotique, on me répond systématiquement que ça va créer du chômage (alors qu’on a depuis longtemps montré le contraire). Lorsque j’évoque les progrès de la génétique et de la biologie synthétique, on me répond Frankenstein. Nous sommes prisonniers d’un énorme modèle mental de peur du futur, et d’une nostalgie d’une époque dorée, qui n’a jamais existé (on pense ainsi qu’on mangeait mieux avant). Plus précisément, le futur nous fait peur, et il nous dégoûte. Il ne nous intéresse pas, ou plus. Quand j’évoque les incroyables pistes de croissance économique possibles, qui tireront des millions de gens de la pauvreté, on me répond que cela épuise la planète, alors que plus un pays est riche, plus il est écologiste. Il s’agit de changer la façon dont nous voyons l’avenir et dont ceux qui contribuent à le créer sont vus et sont reconnus dans la société.

En bref, l’échec face au vaccin devrait être l’occasion d’un sérieux examen de conscience, mais comme l’a montré le traumatisme de 1940, cet examen peut nous conduire dans des directions fort différentes, le repli ou le sursaut. Nous n’avons aucun péché à expier ni traître à démasquer et à punir. Nous avons à tirer les leçons d’une situation regrettable, et nous convaincre que le futur est à nous si nous savons nous en emparer. Faute de quoi ce sont les autres qui le feront et il nous restera plus qu’à devenir un grand parc de conservation de la vie d’avant.

Pour aller plus loin sur la question on pourra lire mes articles précédents: Innovation et société: La dangereuse tentation des moratoires; Le pari perdant de la collapsologie; Comment le modèle mental s’oppose au changement: la tragédie des colons du Groenland ainsi que Risques, opportunités : et si nous changions nos modèles mentaux ?

Sur les modèles mentaux, croyances constitutives de notre identité, sur la base desquels nous prenons nos décisions et sur leur rôle dans la transformation du monde, voir mon ouvrage Stratégie Modèle Mental co-écrit avec Béatrice Rousset.

11 réponses à “Katalin Kariko sauveuse de l’humanité: cinq leçons d’innovation pour la France

  1. Marc Mousli

    Bonjour,
    Dans la 4e leçon, antépénultième ligne, je suppose que vous voulez dire « naïvement optimiste »…
    Cordialement

  2. Merci pour votre article passionnant sur les leçons en matière d’innovation données par le parcours de Katalin Kariko.
    Je vous rejoins particulièrement sur la 5ème leçon sur le pessimisme français face à l’innovation. J’accompagne des managers pour intégrer l’IA avec succès dans leur métier. Je constate tous les jours la passion que nous avons en France pour débattre théoriquement des aspects éthiques (bien réels) de l’IA mais avant d’avoir commencé à agir. Pendant ce temps là, d’autres avancent et trouvent dans le concret des solutions à ces questions éthiques.
    D’une manière générale, les destins autour de ce vaccin sont fascinants sur ce qu’ils disent de l’innovation dans notre monde. J’avais aussi consacré sur mon blog un article à Katalin Kariko. J’ai également écrit sur le parcours de Stéphane Bancel le patron français de Moderna qui est riche d’enseignements (https://www.etonnante-epoque.fr/fabuleux-destins-autour-dun-vaccin-partie-3-stephane-bancel-le-businessman-pdg-de-moderna/).
    J’en retiens une 6ème leçon : l’incroyable contraste entre le temps long de la recherche fondamentale (30 ans de recherche sur l’ARNm de Katalin Kariko) et le temps court de la recherche appliquée (Moderna fondée il y a à peine 10 ans et 48 heures pour mettre au point la formule du vaccin grâce au digital).

  3. charles frassy

    Bonjour, je suis en désaccord avec « plus un pays est riche, plus il est écologiste » : je dirais plutôt que plus un pays est riche, et plus une fraction de sa population a de chances de développer une fibre écologiste.
    Mais pour l’instant, on constate surtout que plus un pays est riche, et plus il émet de CO2. ( et je ne parle que du CO2…).
    C’est valable pour les pays comme pour les individus.

  4. Marcel Rollandin

    Bonjour,
    Je pense que l’on peut également tirer une 7ème leçon de cette expérience assez fantastique du développement d’un vaccin contra Le COVID19 en un temps record. C’est l’incroyable puissance de l’intelligence collective. Pour une fois, la collaboration l’a emporté sur la concurrence « farouche » du secteur, on voit le résultat.

  5. Bonjour,

    Intelligence humaine ? A n’en pas douter. Mais que serait devenu ce projet (américain) sans la manne financière lâchée par un dirigeant que l’on prétendait « conservateur » ? La réussite de ce vaccin est incontestable mais si elle a pu se réaliser si vite c’est aussi parce que les Etats-Unis ont ratissé large et frapper fort ! Aurait-elle prouvé son efficacité si le monde « occidental » n’avait pas été confronté à une crise majeure ? Et ne pas oublier non plus que cette réussite a mis l’Europe, voire le monde, devant un défi logistique qui amplifiera encore les inégalités entre pays riches et pays pauvres ! Quant à Sanofi, n’a-t-elle pas fait le seul pari économiquement viable : celui d’un virus saisonnier qui verra les « bonnes vieilles méthodes » reprendre le monopole ? Les premiers bénéficiaires de cette innovation sont d’ores et déjà les patrons de BioNTech, qui, sauf erreur, sont millionnaires ! Nous nous éloignons de la philanthropie, non ? Toutefois, ne soyons pas naïfs : pourquoi l’intelligence collective devrait-elle être moralement plus acceptable que la concurrence farouche ? Une innovation doit rapporter à celui qui y a cru tout en « versant » dans le pot commun de l’intelligence collective. Cessons cette morale qui affirme que l’argent pervertit l’homme et rémunérons l’intelligence.

  6. « Il faut savoir vendre ses idées » ? C’est un fait… mais réciproquement, un management incapable d’un minimum de maïeutique auprès des porteurs d’idées ne mérite que la faillite…
    Madame Kariko n’était pas la seule à bosser sur l’ARNm. D’autres boîtes disposaient, potentiellement, de la « poule aux œufs d’or ». Mais ceux qui l’ont « tuée » étaient des micro-décideurs, limités au « pouvoir de Niet ». Dire « oui » coûte cher, alors que dire « non » est gratuit. Du moins au début…

    Dire, comme je l’ai déjà entendu, « c’est parce que vous n’avez pas su me convaincre que j’ai pris une mauvaise décision » est un peu facile… D’autant que la compétence scientifique est beaucoup plus « portable » que l’industrie

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  8. Benoit Remael

    Bonjour,
    Fidèle lecteur, mais au cerveau lent, je reviens vers vous sur la phrase « que plus un pays est riche, plus il est écologiste ».
    Est-ce une opinion personnelle de votre part ou un fait connu ?
    Et de quelle « écologie » parlez-vous : du style colibri (genre faisant son dentifrice lui-même pour sauver la planète) ou du style « résultats » (on mesure qu’un pays riche consommes moins, pollue moins, etc …) ?
    Mon impression, c’est que plus un pays est riche et plus les gens se veulent / se disent écologistes mais ça ne se répercute pas au niveau des résultats (cf Etats-Unis : pays le plus pollueur au monde, à ma connaissance).
    (Mon ton semble provocateur mais je ne cherche pas à l’être mais à expliciter mon propos …)

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