Faut-il avoir peur du plan chinois pour dominer l’intelligence artificielle?

Il n’y a rien qui fascine autant un intellectuel français, qu’il soit de droite ou de gauche, qu’une bonne dictature. Il en vantera toujours l’efficacité, la clairvoyance, la détermination, et l’ambition, en l’opposant au court-termisme souvent chaotique de nos démocraties occidentales chamailleuses et fatiguées. Nous avons ainsi eu droit récemment à une belle émission (C dans l’air) nous mettant en garde contre le défi chinois dans le domaine de l’intelligence artificielle. Les chinois, nous y expliquait-on, ont une vision à « 50, 100 ans », avec l’IA, les routes de la soie, et le crédit social entre autres choses tandis que l’Europe avance à tâtons, quand elle avance, ce qui est rare. Alors faut-il avoir peur du plan chinois? Je ne pense pas.

En 1982, le Japon, alors au somment de sa puissance industrielle et économique, dévoile le fameux FGCS (Fifth Generation Computer Systems), son plan pour développer les ordinateurs dits de cinquième Génération, plate formes pour l’intelligence artificielle. Lancé en fanfare par le MITI, le ministère de l’industrie japonais, ce plan terrifie tous les experts occidentaux de l’époque: le Japon a un plan! Il a les moyens! Il a une volonté politique et un bras armé, le MITI, qui est réputé, à tort comme on l’apprendra plus tard, comme étant le maître d’œuvre de la réussite du pays après-guerre. La réussite du Japon semble alors inéluctable. Pourtant, le fameux plan sera abandonné dix ans plus tard dans l’indifférence générale. La montagne a accouché d’une souris. Absolument rien d’utile n’a été produit par le projet. Le plan, la volonté politique, les budgets, n’auront abouti à rien. À rien! Et pendant que les japonais nous vendaient leur plan et nous terrifiaient, les américains – vous savez, ceux qui sont court-termistes, chaotiques, mal organisés et qui n’ont même pas de ministère de l’industrie pour les guider, ni même de plan à « 50, 100 ans », lançaient la nouvelle révolution industrielle de l’Internet qu’ils dominent aujourd’hui et d’où le Japon est absent. Aveuglés par le plan japonais si séduisant, si logique et si bien huilé, nous n’avons rien vu venir. Les japonais non plus d’ailleurs: à partir de 1990, ils sont entrés dans une phase de récession économique dont ils ne sont pas vraiment sortis depuis, eux qui de l’avis unanime des experts des années 90 devaient devenir la première puissance économique du monde.

Suivez le plan! (Source: Wikipedia)

Trois croyances discutables sur la vision, le plan et les ressources

L’exemple japonais, ainsi que de nombreux autres exemples historiques dans tous les domaines, suggère que l’inquiétude que nous ressentons face au plan chinois repose sur au moins trois croyances, ou modèles mentaux, qui sont largement discutables.

La première croyance discutable, c’est qu’il est possible d’avoir une vision à « 50, 100 ans ». C’est une belle posture de propagande, car nous aimons tous les belles histoires, mais c’est clairement une vue de l’esprit. Toute l’histoire humaine, et en particulier l’histoire de la technologie, le montre. Nous vivons un monde de surprises dans lequel ce qui se passe est le plus souvent totalement inattendu. Rappelons qu’il y a seulement deux mois, nous nous souhaitions la bonne année en lisant les prévisions des experts pour 2020. Aucun d’entre eux n’avait anticipé l’événement majeur de cette année, qui éclipse pratiquement tous les autres, le virus 2019-nCov. À quoi sert-il de développer une vision à « 50, 100 ans » si tout est remis en question deux semaines plus tard par un événement qui peut saper les fondements-mêmes du système? Dans un tel contexte, la vision n’est pas tant un signe de force que de naïveté, et donc de fragilité. Au contraire, est robuste celui qui accepte la non prédictibilité du monde qui est le nôtre et reconnaît qu’il n’est pas possible, et qu’il est même dangereux, de bâtir des visions à « 50, 100 ans ». Ça n’est pas romantique, ça n’est pas séduisant, ça n’est pas logique, ça déplaît aux intellectuels cartésiens, mais c’est plus prudent.

La seconde croyance discutable, c’est qu’avoir un plan est un avantage par rapport à celui qui n’en a pas pour le développement économique, et que c’est la volonté politique qui va faire la différence. Que la volonté politique soit là, que l’objectif soit clair, et l’intendance suivra! Si c’était vrai, l’URSS dominerait le monde aujourd’hui, et le Japon dominerait l’informatique. Un plan fonctionne bien pour des univers connus et stables, où les conditions changent peu et les objectifs sont clairement définissables (exemple: organiser l’extraction du charbon après-guerre), mais pas bien pour des univers complexes et en émergence, où les incertitudes sont très nombreuses, ce qui est le cas de l’innovation. Dans ce contexte, le chaos créatif de nos sociétés démocratiques, tout minable qu’il semble (« aucune volonté politique! »), est plus robuste: il laisse émerger des expérimentations ça et là, des essais différents, et garde ce qui marche. Ce n’est pas clairement organisé, ce n’est pas géométrique, ce n’est pas beau comme un défilé militaire, les fans de Descartes et d’Auguste Comte ne s’y résolvent pas, mais ça marche; c’est comme ça que l’Occident a émergé comme une puissance économique majeure depuis la première révolution industrielle.

La troisième croyance discutable c’est que la probabilité de réussite est directement liée à l’importance des moyens mis en œuvre. La grande différence entre le plan chinois et le plan russe, me dit-on souvent, c’est que les chinois eux ont les moyens financiers. Mais là encore l’histoire montre que cette croyance n’est pas nécessairement vérifiée. L’histoire, notamment économique, est remplie d’entreprises très riches, ayant consacré des moyens très importants dans des projets qui n’ont rien donné. Il ne suffit pas d’être riche pour devenir plus riche, car l’économie rebat les cartes sans arrêt, aussi bien pour les entreprises que pour les pays; la richesse amène souvent à gaspiller des ressources dans des projets pharaoniques utopiques, tandis que le manque de moyens oblige à la créativité et à la prudence. C’est la grande leçon de l’entrepreneuriat des quarante dernières années: ce ne sont pas les plus riches qui gagnent en économie, mais les plus astucieux, les plus créatifs.

Entrepreneuriat ou plan?

Les chinois ont naturellement des atouts dans la compétition pour l’intelligence artificielle. Ceux-ci ne résident toutefois pas dans leur supposée vision ou dans leur capacité de planification, mais entre autres dans la grande quantité de données qu’ils sont capables d’accumuler, qui permet l’apprentissage automatique, et dans leurs ressources, surtout humaines, qui alimentent leur créativité. S’ils laissent libre cours à cette créativité entrepreneuriale, ils deviendront des concurrents sérieux. S’ils l’étouffent avec un plan qui séduit tant les intellectuels occidentaux, le risque est grand qu’il se rigidifient alors que le monde est fluide et ratent le train en marche. En tout cas, lorsque nous regardons ce qu’ils font, comme lorsque nous observons tout système complexe, nous devons le faire en questionnant nos modèles mentaux et les fausses évidences qui trompent notre jugement et nous amènent à sur-estimer un adversaire, à supposer que la Chine soit un adversaire sur cette question, ce qui est bien-sûr un autre modèle mental.

La notion de modèle mental et son importance dans la transformation individuelle, organisationnelle et sociétale est développée dans notre ouvrage Stratégie Modèle Mental co-écrit avec Béatrice Rousset.

9 réponses à “Faut-il avoir peur du plan chinois pour dominer l’intelligence artificielle?

  1. Hugues Chevalier.

    Merci pour cet article.
    Je vais en rajouter une couche. Que reste t-il du fameux salon de Tsukuba sur les nouvelles technologies qui fascinait tant les occidentaux? Rien.
    Si japonais et chinois savent construire des ordinateurs, du hardware, ils sont absents de l’industrie du logiciel qui est le véritable coeur de l’informatique, là où se fait la valeur ajoutée. Concevoir un logiciel demande de la créativité.

    Ce monde sud-asiatique me semble confronté à deux « plafonds de verre »:
    – Dans des sociétés étroitement corsetées par la tradition sociale ou/et le système politique, toute déviation créative est mal considérée, sinon interdite.
    – l’apprentissage de ces langues à idéogrammes est extraient long, difficile car il fait essentiellement appel à la mémoire et peu à la réflexion. D’où des cultures de la répétition, peu propices à l’inventivité.

    Le salon de Tsukuba comme les « nouvelles routes de la soie » paraissent plutôt à usage de propagande interne.

    HC.

    • Oui mais les chinois ne sont pas mauvais du tout en logiciel, cf Alibaba, WeChat, etc. De façon ironique, toutes leurs réussites ont été faites en dehors du plan du gouvernement.

      • Wechat et Alibaba ne sont-ils pas des copies ?
        Générant des montagnes car propulsés par les apparatchiks du PCC, ce qui est un avantage compétitifs.
        Donnees utilisees dans la ligne droite de la philosophie sino-communiste ( idéologie de qqes uns pour mieux garder le contrôle de la masse).
        Huawei est plus creatif semble-t-il, avec de nombreux brevets, mais y a t il vraiment innovation de rupture ?

      • Montagnes de donnees

  2. Le point faible de nos sociétés occidentales, et en particulier de la France et l’Europe, c’est au contraire que nous tentons de contrôler le foisonnement technologique, la créativité propre aux société libérales…

    Actuellement je suis choqué, effondré, par la demande terrible d’interdiction et d’obligation , d’exigence de moyens plus que de résultats, qui tiens plus de la planification soviétique voire Lysenkiste, que de la sagesse…

    Nous allons, plus encore que la chine communiste, dans le mur Lisenkiste.
    La Chine est paradoxalement bien plus libérale que nos sociétés, et particulièrement que l’europe dont le but avoué est de devenir une puissance normative (entendu dans les experts BFM Business).
    Le problème relevé récemment c’est que l’arbitre ne gagne pas le match.

  3. En Chine, il y a des myriades d’entrepreneurs en herbes réactifs et adaptables qui cohabitent effectivement hors-plan avec un gouvernement en charge des projets au temps long comme par exemple le réseau du train à grande vitesse. Cela illustre qu’il ne faut pas mettre tous ses grains de riz das le même panier. Dans le détail LA Chine est aussi bien plus diverse, complexe et composite que le résumé simplificateur qu’en font les médias agitant le chiffon… rouge. Toute transposition de modèle est risquée.

    P.S.1 : Attention à l’amalgame entre Japon et Chine. Ces pays ont des tailles, des des histoires et des cultures tellement différentes 🤓
    P.S.2 : Le petit livre blanc « Stratégie Modèle Mental » sera offert aux participants de ma prochaine session de regards croisés sur l’innovation corporate 📘
    P.S.3 : Je continue de contribuer au business de Madame Tao 😉

  4. Je me souviens des dires de Maurice Lévy ( Publicis ) qui disait : »vous pouvez tout me prendre, absolument tout. Mais laissez-moi mon équipe et je rebâtirai ». Les entrepreneurs audacieux sont prudents et savent s’entourer. Il y a encore de la route en France avant cette évolution.

  5. Patrick Maurice

    Merci,
    Outre la pertinence de votre analyse, vous expédiez une volée de bois vert à « C dans l’air », cette émission dans laquelle pérorent, gravement, toujours les mêmes et sur tous les sujets à la mode, jouissif !