Le colibri a toujours tort: pour changer le monde, faire sa part ou faire le nécessaire?

Dans un article précédent j’évoquais la légende du colibri, qui « fait sa part » pour lutter contre l’incendie de la forêt. Je montrais pourquoi je pensais qu’il est loin d’être un exemple à suivre pour résoudre les grands problèmes que nous connaissons. L’article a suscité pas mal de réactions et une série d’échanges très intéressants dans les commentaires. Ces échanges m’ont inspiré un certain nombre de réflexions complémentaires que je partage ci-dessous, à propos de la question que se pose chacun d’entre nous: que puis-je faire pour changer monde?

Avant toute chose je veux préciser que je n’ai rien contre le colibri. Je le dis parce que des inquiétudes légitimes ont pu s’exprimer, notamment du côté de la ligue pour la protection des oiseaux. Cela étant bien précisé, revenons sur cette légende améridienne, dont la source semble bien difficile à trouver. On en trouve beaucoup de sources secondaires mais aucune qui semble vraiment fiable, du coup chacun lui fait dire un peu ce qu’il veut. En gros l’histoire est la suivante: la forêt est en feu, les animaux sont paniqués. Le colibri se précipite vers le fleuve, gobe trois gouttes d’eau et les jette dans les flammes. Aux animaux qui se moquent de lui, il répond: « Je fais ma part ». Cette parabole est importance parce qu’en suggérant que même face à d’énormes problèmes comme le réchauffement climatique ou la pollution, chacun a les moyens d’agir, le « je fais ma part » est devenu le leitmotive de tous les militants. Et pourtant, j’évoquais dans l’article mon doute face à l’enseignement que l’on peut tirer de l’action du colibri.

Le colibri, symbole de l’ectoplasme?

La posture du colibri me semble en effet poser deux problèmes: le premier est que celui-ci prétend faire quelque chose, alors qu’il est évident, et il ne fait guère de doute qu’il en a tout à fait conscience, que les trois goutes qu’il jette dans les flammes n’auront absolument aucun effet. Le second problème est cette idée de « faire sa part », comme si ce qu’il y a à faire était déterminé de façon cosmique et qu’il suffit de cocher la case qu’on vous a attribuée pour être quitte, et se tourner vers les autres en disant « voilà, moi j’ai fini, à vous! ». Il s’agit d’une posture de grande passivité, ce qui est étonnant pour une légende qui sert d’inspiration à des militants. En substance, le colibri semble plus être intéressé par une position morale inattaquable qu’éteindre l’incendie.

Parmi les commentateurs, personne n’a vraiment contesté le fait que l’action du colibri est inutile pour éteindre l’incendie. L’argument était autre: certes, ce qu’il fait ne sert à rien, mais en le faisant, il montre l’exemple, il incite les autres à agir. D’ailleurs lorsqu’il dit « Je fais ma part », il dit aussi implicitement « faites la vôtre maintenant ». Mais je ne partage pas cette lecture. Quelle est la valeur d’exemple de quelqu’un qui fait quelque chose qui n’a aucun impact et s’en prévaut? Bien au contraire, je me dis que son attitude moralisante alors qu’il ne fait rien risque d’être contre productive; En suivant son exemple, l’éléphant pourrait se contenter de barrir pour alerter tout le monde plutôt que charger de l’eau pour la jeter dans les flammes; il aurait ainsi lui aussi fait « sa part », c’est à dire rien, et pourrait se reposer, l’âme en paix, et « débrouillez-vous tous seuls », pourrait-il ajouter.

Autrement dit, alors que la légende du colibri est utilisée pour symboliser l’acteur qui contribue à résoudre les problèmes auxquels la collectivité est confrontée, je propose au contraire qu’elle symbolise l’ectoplasme, c’est à dire le personnage superficiel, inexistant dans le milieu dans lequel il gravite (Larousse), voire la mouche du coche, celle qui harangue ceux qui travaillent mais ne fait rien, et qui s’attribue ensuite tout le mérite d’une solution trouvée.

Mesdames et messieurs, le sanglier!

Mais l’histoire n’est pas terminée car plusieurs lecteurs m’ont signalé que la légende comprend une seconde partie qui, elle, n’est pas souvent évoquée par les fans du colibri. En fait, l’origine de l’incendie est humaine: ce sont les hommes qui mettent le feu à la forêt (comme souvent) sans doute pour libérer des terres à cultiver. Alors que le colibri est parti prendre ses trois gouttes d’eau, le sanglier charge les hommes et avec ses défenses perce leurs réservoirs d’essence et leur brise les jambes. Effrayé, le tatou l’interpelle: « Arrête, tu es fou! Tu discrédites les efforts du colibri! » A quoi le sanglier répond : « Tatou, je fais ce qui est nécessaire. »

Local hero (Source: wikipedia)

Voilà bien la différence. Le colibri fait sa part, ou ce qu’il pense être sa part, c’est à dire de l’affichage, et s’en prévaut moralement, tandis que le sanglier regarde le problème, réfléchit, trouve une solution et l’applique pour le résoudre. Il ne fait pas « sa part », il ne fonce pas tête baissée sans réfléchir; il imagine ce qu’il peut faire de concret avec ce qu’il a sous la main et qui aura un vrai impact. Il le fait en prenant un risque. Et il ne fait la morale à personne.

Face aux problèmes qui sont les nôtres, nous n’avons pas besoin d’ectoplasmes qui font semblant d’agir pour signaler leur vertu sans prendre de risque, mais de gens qui font ce qui est nécessaire. La détermination de ce qui est nécessaire n’est pas facile bien-sûr, mais c’est tout l’enjeu de l’action individuelle face aux problèmes complexes. Et l’on revient sur la question de fond: que puis-je faire à mon niveau, avec ce que j’ai sous la main, qui ait un vrai impact? Oublions le colibri et sa morale, célébrons le sanglier et son action.

Voir l’article précédent: Je fais ma part pour changer le monde: et si le colibri avait tort?.

15 réponses à “Le colibri a toujours tort: pour changer le monde, faire sa part ou faire le nécessaire?

  1. Ben voilà ! Faire de SON mieux, faire en fonction de SES moyens, des SES talents, SON réseau, SES capacités (ici celles du pécari, ce sanglier amérindien). Cuisiner avec ce qu’on a dans le frigo, et non copier la même recette de tout le monde pour faire sa part… de gâteau.
    Je vais regarder différemment les sangliers que je croisent lors de mes randos 😉

  2. Bonjour,
    Merci pour ces deux articles.
    J’ai personnellement du mal avec l’écologie actuelle qui (selon moi) ne « sait pas compter ». Ce qui est prôné, c’est que « chacun fasse des efforts » et non pas que les efforts aient de l’efficacité.
    Quand j’ai besoin de place sur une clé USB, je supprime 2 ou 3 (gros) fichiers vidéos plutôt qu’une multitude de petits fichiers texte. C’est plus efficace et moins fatigant.
    Les injonctions écologistes me semblent,à l’inverse, s’orienter sur « les efforts » plutôt que sur le résultat. Du coup, on doit faire des efforts sur tout et le résultat est bien faible.

    Un collègue à moi avec qui nous en parlons souvent me disait que, pour lui, ces petits efforts peuvent amener à sensibiliser bcp de monde (avec de petites actions, plus faciles à faire passer) afin que, à terme, les décideurs finissent par se bouger …. aussi, ce qui peut amener des résultats inaccessibles aux particuliers.
    Qu’en pensez-vous ?

    Cordialement,
    Bigben

    • « s’orienter sur « les efforts » plutôt que sur le résultat » c’est bien en effet tout le problème. La quête principale semble rester souvent la bonne conscience.

  3. Hugues Chevalier

    Etant chasseur de grand gibier (sanglier), et m’étant fait charger à trois reprises par des gros sangliers, le peux vous assurer que le sanglier ne cherchait pas à me faire de mal. J’étais simplement, malencontreusement sur son chemin. Le sanglier bouscule tout ce qui se trouve sur son chemin, y compris les humains. En fait, le sanglier fuit la présence humaine sans intentions d’agressivité. Sauf quand il est blessé, il défend sa vie face à son agresseur humain…Logique. S’il n’est pas agressé, le sanglier ne vous veut aucun mal. Pour autant, ce n’est pas la peine d’essayer de caresser une laie qui a ses petits…Logique aussi.
    Le sanglier fait en fonction de ses besoins et de ses moyens. Sage leçon.

    Hugues Chevalier.

  4. Pingback: Je fais ma part pour changer le monde: et si le colibri avait tort? | Philippe Silberzahn

  5. Bonjour
    À ce stade de votre propos il serait intéressant pour la progression de notre réflexion collective que vous mentionnez explicitement les militants auxquels vous faites implicitement référence … Merci pour votre compréhension.

  6. Analyse iconoclaste et à contre-courant de la doxa en effet. Pour autant, n’est ce pas la somme des colibris qui a permis une prise de conscience sur notre impact ? Au point de faire émerger le rôle du sanglier ? Et concrètement dans ce cas qui fait office de sanglier pour agir ? On attend la suite 😉

    • La somme de pleins de zéros, ça fait toujours zéro. Le colibri ne fait prendre conscience de rien à personne. Il passe pour un ectoplasme auprès des autres animaux qui ne sont pas dupes. Le sanglier n’était pas au courant du subterfuge du colibri.

  7. DAMIEN LEMESLE

    100 % full contre !
    Haro sur Philippe Silberzahn !
    Tout ce qui est dit ici est fou, faux et fallacieux !
    Sophisme ! Casuistique ! Jésuitisme ! Tartufferie Kolossale !
    Appel outré à l’inaction !
    Manoeuvre dilatoire !
    Immobilisme aquoiboniste et forcené à la fois !

    1. Bon bien sûr, aucune solution n’est évoquée par l’auteur, à aucun moment, il s’amuse tout juste à traîner sa ligne pour noyer le poisson..
    C’est grossier, qui peut-il donc tromper ?

    2. La (prétendue) légende amérindienne est améliorée ici de « réservoirs d’essence », hihi, fun, mais un brin ridicule !

    3. Ensuite, le colibri ETEINT bel et bien l’incendie car 1000 milliards de colibris solidaires font bien 3000 milliards de gouttes qui éteignent vraiment l’incendie. Un peu comme des Canadair, sauf qu’il en faut beaucoup.

    4. Tao est une business woman égocentrée et conquérante qui entre en concurrence, qui prend des parts de marché, qui n’engage aucune solidarité, qui empiète sur l’espace des autres. Tao monte son petit business capitaliste. Point.Elle ne donne pas son riz, elle le vend. Elle est une idole néo libérale, elle est un contre exemple.

    4. Il est donc bien question de faire sa part. De peser. De s’assumer. D’apporter ses 3 petites gouttes. De parier sur la force de l’exemple, sur le mimétisme propre aux animaux sociaux dont nous sommes. Sur l’effet contagieux de la bonne volonté. Sur le pragmatisme réel…

    Des idées de petites gouttes à apporter pour un colibri-humain du 21ème siècle ?

    Refuser les activités rémunérées ?
    Ne pas avoir de compte en banque ?
    Ne pas utiliser l’argent ?
    Refuser tout usage d’objet ayant eu recours à l’extractivisme ?
    Aider les faibles ?
    Etre un activiste qui bloque les innombrables activités toxiques ?
    Vivre en autarcie collective en organisant sa subsistance, en construisant son logis ?

    Je ne sais pas il y a 1000 exemples j’imagine, 1000 façons d’être un colibri.
    Je ne veux pas donner de leçon, je veux juste imaginer l’immense difficulté de la tâche potentielle du colibri.
    Si on veut bien transposer la fable dans la vraie vie plutôt que de jouer avec comme une poule devant un mégot.

    Mais il y a une sorte de camp à choisir au départ…

    S’affilier à celui qui dit… La petite goutte du colibri est inutile, ça va de soi, inutile de détailler, inutile d’en discuter… Continuons comme avant…

    S’affilier à celui qui dit… Je veux être un colibri… Ma première petite goutte va être : renoncer à tout jamais à tout usage d’énergie fossile (comme l’immense majorité des humains qui m’ont précédé)…

    • Je sens beaucoup de colère en vous au travers de ce message. J’espère que l’écrire, sans trop m’attarder sur ce qu’il contient vraiment, aura pu vous permettre de la soulager un peu. Bon courage.

  8. Bonjour,
    Merci pour cet article. Je comprends le point de vue mais je ne le partage pas.
    Pour changer le monde, il faut commencer par changer soi-même. Et la légende du colibri est là pour inspirer ce changement.
    C est le premier pas… la landing page… Certains n iront pas plus loin dans le processus et se contenteront de faire leur part, pour d autres, il faudra un temps d’adaptation. Mais nombreux sont les colibris qui évoluent… et deviennent sanglier.

    Il suffit de voir les actions portées en ce moment par les collectifs qui dénoncent haut et fort les causes et les responsables des problèmes, par les associations qui expérimentent et diffusent des alternatives… même la fiction et l humour commencent à mettre en avant le combat #greenpouce 😉

    Tous ces gens…ce sont pour beaucoup des colibris qui se sont trouvés. Le « je » devient un « nous ».
    « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend »

    Apres le colibri et le sanglier, il y aura un autre chapitre. Licorne ? ou Guépard, pour aller un peu plus vite dans la transition ?
    Une communauté qui dénonce et qui co-construit les solutions.

    A bientôt

  9. Hugues Chevalier

    Les colibris qui éructent relèvent du simplisme idéologique. A contrario, l’article de Philippe Silberzhan est d’une analyse pragmatique des situations.
    Le colibris seraient bien inspirés de regarder attentivement les sources de financement de certaines associations écolos-vegan; c’est assez édifiant quant à leurs objectifs.
    Les colibris sont bien naïfs.
    HC.

  10. jean michel feletti

    En quoi le sanglier règle le problème de l’incendie de la forêt ?