Quand le digital retrouve le médiéval

On pense souvent que l’innovation technique ne nous projette que vers la nouveauté, vers quelque chose de jamais vu. On peut parfois penser que l’époque elle-même ne progresse pas, mais il est difficile d’admettre que l’innovation technique nous ramène dans le passé, ou plutôt dans des pratiques et modes de pensée du passé. C’est pourtant souvent le cas, et en particulier avec le digital qui, sous une apparence d’hyper-modernité, fait parfois renaître des pratiques très anciennes. Le digital retrouverait-il les modèles mentaux du Moyen-Âge?

L’un des modèles les plus utiles pour penser l’impact du digital sur notre société est la Tétrade de Marshall McLuhan. Selon McLuhan, chaque nouveau média a quatre impacts: il améliore certaines fonctions humaines (par exemple le téléphone permet de communiquer à distance). Ce-faisant, il rend obsolète une technologie antérieure qui servait à remplir la même fonction auparavant (le télégraphe dans le cas du téléphone).
Lorsqu’il est poussé assez loin, le nouveau média s’inverse ou se transforme en une forme complémentaire (ou contradictoire). Par exemple, les possibilités de stockage rendent désormais impossible d’oublier un événement ou un fait. Or les psychologues s’accordent pour estimer que l’oubli est une fonction essentielle de la régulation du cerveau dont l’absence peut mener à la folie.
Mais surtout, le nouveau support ou la nouvelle technologie retrouve souvent certaines formes ou pratiques plus anciennes du passé.

C’est grâce au digital! (Source: Wikipedia)

C’est cette dernière fonction d’exposition de modèles mentaux anciens qui semble la plus contre-intuitive. Elle me semble particulièrement à l’œuvre au travers de quatre exemples tout à fait typiques:

Le partage: AirBnB, BlaBlaCar et tant d’autres ont rendu, via leurs applications mobiles, le partage simple et surtout massif. Quoi de plus moderne en effet que de louer une chambre inutilisée plutôt que d’aller dans un hôtel? Sauf que la pratique n’a rien de nouveau: elle était courante au Moyen-Âge, notamment dans les villes pendant les périodes de foire. Le partage était très répandu pour d’autres actifs, comme le bien-connu four à pain. Grâce au digital, AirBnB fait revivre, à une échelle jamais vue auparavant, une pratique du Moyen-Âge.

Le circuit-court et la production locale: Internet permet désormais à n’importe quel agriculteur de commercialiser sa production. L’infrastructure digitale (sites Web, applications mobiles, systèmes de paiement, services de livraison, etc.) permet le développement d’une production locale directement connectée à la consommation permettant de court-circuiter les distributeurs. Mais cette relocalisation concerne aussi les individus: chacun peut fabriquer ses yaourts et son pain et cultiver ses tomates, tout ce qu’il faut savoir pour cela se trouve à disposition sur Internet. Le digital permet ainsi de retrouver l’autarcie qui était la grande marque du Moyen-Âge. Nous revenons ainsi peut-être vers un monde dans lequel l’essentiel de l’alimentation est produite localement, le commerce n’étant réservé qu’aux produits de luxe qu’on ne sait pas fabriquer (on produit ses tomates mais on achète son iPhone aux Chinois comme au Moyen-Âge on leur achetait la soie).

Les grandes peurs: la peur de l’avenir et du monde en général ont toujours été présentes, mais elle fait un grand retour parmi nous. N’importe quel incident, que ce soit la disparition d’un papillon, l’empoisonnement d’un enfant ou la folie meurtrière d’un dérangé mental, fait immédiatement le tour du monde via Facebook, alimentant l’idée que notre monde est détraqué, nourrissant le vieux modèle mental selon lequel tout n’est que chute depuis l’origine du monde. La méfiance face à la science et la rationalité traduit une quête de retour aux sources, complète avec la croisade des enfants du XIIIe siècle, considérés comme symboles d’innocence et de pureté, à l’image de celle de Greta Thunberg, l’adolescente suédoise militante du climat.

L’artisanat: Durant les deux derniers siècles, la production manufacturière a consisté à produire en masse pour abaisser les prix. Les résultats ont été extraordinaires, la plupart des objets que nous consommons ne coûtant plus aujourd’hui qu’une fraction de ce qu’ils coûtaient il y a cinquante ou cent ans (pour ceux qui existaient). La marque du monde moderne est ainsi la démocratisation des produits: toujours plus de produits, pour toujours moins cher. Ce-faisant, l’industrialisation a largement remplacé l’artisanat qui ne compte plus que pour une partie infime de la production totale. Ikea a remplacé votre ébéniste. Sauf que se développe désormais l’impression 3D, qui permet la fabrication à la demande, à l’unité. En amont, Internet permet de partager les plans de conception. En aval, il permet de commercialiser ses produits. En bref, le digital fait revenir l’artisanat et on peut imaginer la re-création de micro-centres de production hyper-localisés comme cela existait au Moyen-Âge.

Il y a d’autres exemples de la façon dont le digital retrouve le Moyen-Âge: l’éclatement de l’État-nation et de l’Union Européenne permis par la communication (Facebook) et la recomposition autour de grands centres régionaux ayant une unité linguistique et culturelle n’en est qu’une parmi d’autres.

Plus généralement, le digital, comme beaucoup d’innovations, fait resurgir des modèles mentaux anciens et questionne ceux existants, au premier chef le modèle selon lequel avec l’innovation on ne revient jamais en arrière. L’époque actuelle prouve le contraire, comme la fin de l’Empire Romain l’avait déjà montré. Le digital montre également combien il est si difficile d’anticiper l’effet qu’aura une nouvelle technologie, tant celle-ci sera mêlée aux modèles mentaux existants. Cet effet est principalement le résultat d’une interaction entre le social et le technologique, chacun s’influençant l’un l’autre. En bref, si l’on veut comprendre, et surtout anticiper, l’impact du digital, peut-être vaut-il mieux lire des livres d’histoire que des rapports de futurologues… Bienvenue au Moyen-Âge!

Pour en savoir plus sur la notion de modèle mental, lire mon article Comment le modèle mental s’oppose au changement: la tragédie des colons du Groenland.

Note: l’expression « Le Moyen-Âge retrouve le médiéval » est tirée des travaux du Center for the Study of Digital Life. Merci à mon collègue Milo Jones pour ses suggestions en la matière.

6 réponses à “Quand le digital retrouve le médiéval

  1. Hugues Chevalier

    Sauf que, pour en rester aux XI°-XIII° siècle:
    – La laine des moutons anglais était transformée dans le Nord de l’Italie, puis réexportée.
    – Les billes de bois scandinave inondaient l’Europe de l’Ouest.
    – Le vin de bordeaux (optimum historique de production du vignoble) abreuvait tout le nord de l’Europe.
    – Les draps des Flandres étai travaillés, teintés dans le Nord de l’Italie puis réexportés.
    – Le sel des saintogeais-rochelais était exporté en Europe du Nord pour saler les poissons (eux-mêmes réexportés).
    – Venise a inondé le bassin méditerranéen du sel de sa lagune. C’est l’origine de la fortune de la cité-état.

    Tour cela n’est pas produits de luxe. Il y a bien eu à cette époque un grand commerce européen de produits courants, même pour l’alimentaire. Le seul point sur lequel on peut être d’accord, c’est que dans les campagnes, on pratiquait l’autoconsommation et le circuit de proximité.
    Avant de conclure trop vite, il faudrait s’informer, sinon on raisonne sur les a priori aboutissant à des généralités abusives.

    Hugues Chevalier.

    • « Le seul point sur lequel on peut être d’accord, c’est que dans les campagnes, on pratiquait l’autoconsommation et le circuit de proximité. » ai-je dit autre chose? L’immense majorité de la consommation était auto-produite. Je n’ai rien dit de plus qu’il y avait à l’heure actuelle une tentative de revenir vers une telle situation. Mesurez vos propos.

  2. Patrice Viot

    Temps long, communs, complexité, capacité à décaler le regard pour revisiter le présent… Je retrouve dans ton billet tout cela, avec en plus du #modelesmentaux dedans.

    J’aime beaucoup l’intrication modèles mentaux & technologie que tu soulignes. Cette intrication, parfois trop peu comprises par beaucoup de personnes qui « pensent les transformations » (dirigeants ou consultants) pour les faire faire exécuter par les autres est une clé de lecture essentielle pour en comprendre les échecs répétés (sans même parler des déficits de « technology leadership » chez certains décideurs).

    Comme si cette intrication mal digérée rassurait, en simplifiant le réel et en en évacuant toute complexité. Je vais garder cette clé de lecture en tête.

  3. Les reseaux digitaux renouvelent la dialectique local-global de maniere tout a fait inedite :
    – on fait livrer pizzas, bouquets de fleurs et objets d’art sans aucun contact avec le « producteur »,
    – on influence l’opinion publique, on pourrait meme declencher une « revolution » depuis l’autre bout du monde,
    – et pourtant, on a bien du mal a consolider un effort collectif au dela du « village » auquel on appartient.
    D’immenses opportunites restent a explorer.

  4. Pingback: Quand le digital retrouve le médiéval | Contrepoints

  5. Bonjour M. Silberzahn
    Une suggestion à la lecture de votre billet : vous pourriez également ajouter un grand retour dans le commerce de détail. Le développement des remises personnalisées, du tracking, des profils de clientèle va progressivement effacer la notion de prix « unique » tel que nous y avons ete éduqués dans les magasins. Certes un prix facial restera mais il s’applique à de moins en moins de personnes, chacun bénéficiant de boni personnalisés dans des proportions très variables. Et en consequence, le prix facial enfle pour permettre des négociations à la baisse. On retrouve là une sorte de numérisation des compétences de négociation interpersonnelle auquel les occidentaux, du moins, avaient été deshabitués. L’étape d’après consiste à restreindre lacces à certains produits aux clients fidèles.. la vente privée en quelque sorte. Et internet, par ses catalogues, à rétabli la notion de comptoir qui préexistait au libre service.