Patriotisme économique et marine à voile, l’absurde affaire ‘Ingenico’

Ainsi donc la trêve des confiseurs a été perturbée par l’affaire Ingenico, entreprise française spécialisée dans les terminaux de paiement électronique, et on n’a pas pu manger notre dinde tranquillement, car la France n’a échappé au pire que grâce à la vigilance du gouvernement. Le pire, c’est l’acquisition par les méchants américains d’un des fleurons de la technologie française. Selon Eric Besson, qui après avoir protégé  la France des étrangers la protège désormais semble-t-il des entreprises étrangères, « l’Etat considère que c’est une entreprise essentielle pour la filière électronique française. » Le-dit Etat a donc bloqué l’acquisition.

Cette affaire est absurde, pour plusieurs raisons. Premièrement parce que Ingenico n’est probablement pas, ou plutôt plus vraiment, un fleuron de l’industrie française. En tout cas, dans ce domaine, les décennies de soutien verbal et financier apporté à Bull, elle aussi longtemps présentée par la technocratie comme un fleuron de l’industrie française, devraient nous amener à une grande circonspection dans ce domaine.  Au fond, cette affaire n’est sans doute qu’un exemple de plus des combats rétrogrades menés par les gouvernements français depuis des siècles dans le domaine économique. Rappelons-nous le soutien accordé par le gouvernement français à la marine à voile « injustement » concurrencée par la marine à vapeur à la fin du XIXème siècle. Léon Blum, chantre bien connu du libéralisme économique, observait à ce sujet: « Tandis que la règle du capitalisme américain est de permettre aux nouvelles entreprises de voir le jour, il semble que celle du capitalisme français soit de permettre aux vieilles entreprises de ne pas mourir. »

Deuxièmement, parce qu’une telle action traduit une incompréhension de la réalité économique. On nous dit que l’entreprise travaille désormais sur des technologies de pointe dans le domaine du cryptage que les américains, bien sûr, nous envient. Ingenico se serait également développée récemment dans la gestion de transactions électroniques. Bernard Carayon, député du Tarn, à l’origine du concept de patriotisme économique, déclare à ce sujet que « la transmission d’informations est une activité majeure pour un pays, qui permet la sécurité des infrastructures de l’Etat, et la protection des systèmes d’information », puis il ajoute, sans rire: « Il suffit de regarder l’affaire Wikileaks pour le comprendre. » Le député ne nous dit pas en quoi le fait que les actionnaires de l’entreprise deviennent américains serait un obstacle au développement et à l’utilisation de ces technologies au service de notre pays ou mettrait en danger cette activité majeure, ni même compromettrait la recherche française. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la filiale française d’IBM, société de technologie américaine jusqu’au bout des ongles, emploie plusieurs milliers d’ingénieurs sur notre territoire et dépose plusieurs centaines de brevets par an. Faut-il s’en plaindre? Faut-il prévenir Eric Besson pour qu’ils leur saute dessus? Ou au contraire, l’apport de sang neuf, fut-il américain, ne permettrait-il pas à Ingenico de retrouver la vigueur qui fut la sienne aux temps de sa création? Où se situe vraiment l’intérêt national, sans parler de celui de l’entreprise elle-même et de ses employés?

Ou alors s’attend-on à ce que le lendemain de l’acquisition, l’ensemble de la société soit déménagée à Houston comme une vulgaire usine de pantalons? Que la société disparaisse corps et âme du paysage industriel français?  En étant un brin provocateur, on pourrait même arguer avec Léon Blum – décidément, quel plaisir de pouvoir voyager en sa compagnie à cette occasion – que, comme bien souvent dans ce type de situation, si tel était le cas, elle laisserait au contraire le champ libre à de nombreuses startups beaucoup plus innovantes.

Quant à l’argument Wikileaks, c’est un contresens. Les documents ont été obtenus par Wikileaks grâce des employés qui ont fourni de simples mots de passe. Si Wikileaks illustre une chose, c’est la faiblesse des systèmes de cryptage lorsqu’un simple mot de passe suffit à permettre l’accès.

Troisièmement, parce que la notion même de patriotisme économique, comme celle de guerre économique, est absurde. Calquer des concepts militaires sur une réalité économique c’est, au mieux, prendre le risque de contresens graves sur ce dont on parle. Trois raisons au moins à cela. D’abord la guerre, ça tue des gens, tandis que l’économie n’en tue que rarement. Ensuite, la guerre détruit des actifs, tandis que l’économie en crée. Enfin, la guerre est  un jeu à somme nulle – si je gagne tu perds et vice versa – tandis que l’économie est un jeu où l’on peut gagner à plusieurs. Ce dernier point est fondamental. Si Ingenico est vendue par des français à des américains, les américains obtiennent des actifs, qu’ils espèrent valoriser, et les actionnaires français récupèrent de l’argent. Cet argent peut dès lors être utilisé par ces actionnaires, par exemple en investissant dans des startups, en achetant des voitures (bon pour Renault), en se faisant construire une belle maison (bon pour la construction), etc. Il est parfaitement possible qu’au final, la cession soit bonne pour l’économie française. Rappelons en passant que la cession par des entrepreneurs qui ont réussi et le financement ultérieur de startups par ces vendeurs est l’une des causes de la vitalité de la Silicon Valley, où l’argent est ainsi recyclé efficacement et surtout rapidement. Mais allez expliquer cela à un énarque qui raisonne en termes de fierté nationale… L’inculture économique et industrielle de nos élites politiques françaises est légendaire, mais la persistance d’une telle conception mercantiliste  de l’économie ne cesse point d’étonner. Rappelons par ailleurs à ceux qu’il fait vibrer et qui souhaitent en faire une valeur d’avenir que le patriotisme a coûté la vie à près de 40 millions d’êtres humains en 1914 dans la guerre, réelle celle-ci, la plus absurde qui fut.

Dans un registre moins dramatique, on notera que comme bien souvent, les américains auront de toute façon le dernier mot. La réalité, c’est que la bataille des transactions électroniques est engagée de puis longtemps, et que la France est en train de la perdre, et ce malgré une avance technologique initiale importante. L’annonce, passée relativement inaperçue hors des cercles spécialisés, de l’introduction par Google d’un téléphone équipé d’une puce NFC (sans contact), change complètement la donne. L’ère des terminaux de paiement spécialisés touche à sa fin. Désormais, c’est votre téléphone qui servira de porte monnaie électronique.  Et Google ne s’arrête pas là: le téléphone NFC devient le point d’entrée d’une plate forme de gestion des transactions électroniques universelle, et celle-ci va naturellement être gérée par Google. Cela fait près de 5 ans que l’industrie de la transaction électronique, et au premier chef les mastodontes du paiement, des cartes bancaires, des services, des terminaux et des banques – en bref toutes les grandes gloires de l’establishment technocratique français -, réfléchissent à l’avenir de l’industrie. Comités, groupes de travail, filières, pôles de compétitivité, études d’impact, réflexions sur les usages à grands renforts de sociologues. En bref tout, sauf de l’industrialisation et du marché. Arrive Google avec une solution industrielle, fermez le ban. Au final, pendant que notre bon Bernard Carayon défend Ingenico des griffes américaines au nom du patriotisme économique, Google attaque par la bande et s’apprête à terrasser une industrie française dans sa totalité. Ah zut on a encore préparé la dernière guerre! La ligne Maginot serait-elle une tragédie française?

Voir mon billet sur la guerre économique. Voir également mon billet plus récent sur « Pourquoi produire français est un slogan stupide et dangereux« .

2 réflexions au sujet de « Patriotisme économique et marine à voile, l’absurde affaire ‘Ingenico’ »

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