Rétablir le temps long?

Toujours des réflexions sur le rapport Beffa, qui décidément, en ce début d’année, alimente les discussions dans les soirées françaises. Un ami, chercheur au CNRS, me disait donc que le rapport avait au moins le mérite de souligner l’importance de rétablir ce qu’il appelle le « temps long ». L’idée est la suivante: les entreprises sont aujourd’hui sous la coupe des marchés, et des analystes financiers, auxquels elles doivent rendre des comptes chaque trimestre. Dès lors, tout leur fonctionnement s’inscrit dans cette échelle de temps très courte: trois mois. Il s’en suit un court-termisme systématique, aux effets désastreux: les projets de long-terme, à la rentabilité aléatoire, sont éliminés au profit de projets plus certains.

A terme, l’absence d’investissement affaiblit l’entreprise, qui se trouve alors encore plus pénalisé par les marchés! Autre problème, les marchés sont sensibles aux effets de mode, comme l’a illustré la bulle Internet. Dans les années 2000-2001, le PDG de Lafarge racontait avec effarement comment des analystes âgés de 20 ans
tout juste sortis de leur école de commerce lui demandaient de devenir une dot.com le plus vite possible, sous peine de disparaître. Difficile à faire quand votre métier, c’est de vendre du ciment. Il n’en a rien fait, et bien lui en a pris.
A supposer qu’elle soit exacte, cette théorie suggère d’elle même la solution au problème qu’elle pose: diminuer le rôle des marchés dans le circuit économique, et
ré-intorduire l’état, proclamé « maître des horloges » selon l’expression fameuse du livre de Philippe Delmas. Seul l’Etat possède la patience et la sagesse pour nourrir des projets de long terme, en dehors des turbulences et de l’impatience des marchés.
Une telle approche pose plusieurs problèmes: d’une part, il n’est pas du tout certain que la théorie du court terme soit si vraie que cela. Les entreprises américaines, les plus soumises à la loi du marché soit-disant court-termistes, investissent néanmoins massivement dans des projets de long terme. La puissance de la technologie et de la recherche américaine qui lui sert de base devraient nous amener à un peu plus de modestie sur la question. D’autre part, la sagesse et la patience de l’Etat sont toutes théoriques. Il suffit de mentionner le Crédit Lyonnais, le plan Calcul ou Bull pour le montrer. Le vrai problème d’une telle approche alternative, en fait, réside dans l’absence de moyen d’évaluation. Oui, les marchés ont plein de défauts, mais ils produisent au moins un moyen d’évaluation, de contrôle, pour sanctionner. L’autre approche, dans les faits, consiste à s’affranchir de tout moyen d’évaluation, de tout critère de contrôle – un vrai danger lorsque l’on sait que « investissement long terme » est souvent l’euphémisme pour « en pure perte ». Oui au temps long, mais pas si la longueur est faite pour endormir la vigilance dans l’évaluation des politiques d’investissement suivies. On le voit, le juste milieu entre la volatilité des marchés et l’impunité des technocrates n’est pas facile à trouver…

Note: Sur le rapport Beffa, voir mon billet « Rapport Beffa : l’illusion d’une potion magique au manque d’innovation français« .  

Mise à jour septembre 2013: Jacques Attali nous ressort le temps long en 2013. Les concepts-bidons ne meurent jamais. Voir mon billet « Temps long: Le contresens attristant de Jacques Attali« .

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